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08 September 2024

Les lucioles en Nouvelle-France


Source : Inconnue.

La rentrée est peut-être bien enclenchée, mais il ne faut pas oublier que l’été prend fin officiellement le 22 septembre. Quoique je suis moi-même pressé de retrouver la fraîcheur automnale, j’aimerais faire un dernier clin d’œil à la saison estivale. L’été dernier, j’avais produit un billet sur les moustiques en Nouvelle-France. Cette année, j’aimerais célébrer un insecte qui m’a toujours fasciné depuis mon enfance : la luciole[1]. Tout comme le « Ti-Jos » que j’étais s’émerveillait dans son Nord ontarien natal devant l’apparition la nuit de ces flammèches vertes, les visiteurs et les habitants de la Nouvelle-France ne manquaient pas non plus de noter ces créatures remarquables.

Le Jeune


On note très tôt l’existence de lucioles dans la colonie. Dans mon billet portant sur les moustiques en Nouvelle-France, je citais un extrait de la relation de 1632 du jésuite Paul le Jeune qui décrit les insectes irritants de la colonie. Admettant lui-même qu’elle est inoffensive, il consacre cette ligne à notre chère luciole : « les mouches luisantes ne font point de mal, vous diriez la nuict que ce sont des estincelles de feu; elles jettent plus de lumiere que les vers luisants que j’ay veus en France : tenant une de ces mouches & l’appliquant aupres d’un livre je lirois fort bien[2]. »

Lalement

Dans sa relation de 1645-1656, le jésuite Jérôme Lalement écrit : « On a bien parlé les années precedentes de quelques mouches qui brillent la nuit pendant l’Esté : comme des estoiles ou de petits flambeaux : si vous en prenez une par sa petite aile, & si vous la passez doucement [171] sur un livre, vous lirez dans le fond de la nuit, comme au milieu du jour. Il est vray que ce flambeau se cache & paroist selon le mouvement de ce petit animal[3]. »

Dollier de Casson

Dans son histoire de la fondation de Montréal, le sulpicien François Dollier de Casson décrit le souvenir d’une messe à l’été 1642 : « […] on avait point de lampes ardentes devant le St. Sacrement, mais on avait certaines mouches brillantes qui y luisaient fort agréablement jour et nuit étant suspendues par des filets d’une façon admirable et belle, et toute propre à honorer selon la rusticité de ce pays barbare, le plus adorable de nos mystère[4]. »

Nicolas

Pour toutes les créatures fantastiques qu’il inclut dans son célèbre Codex Canadiensis, le fascinant jésuite manqué Louis Nicolas ne manque pas d’inclure la luciole parmi les bêtes parfois fantastiques de son bestiaire de la Nouvelle-France.

"mouche luisante qu'on voit a milier, sur le soir
d'un beau jour sur les rives du fleuve s.t Laurent
en amerique" - Louis Nicolas
« Enfin je vous parleray de la mouche de feu, ou de la mouche luysante, et je vous la fairay voir dans l’horreur des tenebres de la nuit […].[5] » […] « De la Mouche A feu ou de la Mouche luyzante [.] Parmy les choses qui sont admirables sur les terres de l’Amerique, je trouve que la Mouche a feu ny doit pas tenir le dernier rang : car a la bien considerer, on diroit que [c’est] un astre vivant qui emporté de son propre mouvement au milieu des ténèbres de la nuit brille sans recevoir la lumiere du bel astre du jour. Il faut néanmoins que cet astre volant rende hommage au soleil ne paroissant jamais le jour que comme une mouche du comun. L’on est fort souvant agreablement surpris : lorsque sans y penser on s’imagine voir autant de petits éclairs qu’on voit de ces insectes qui étendant et resserrent presque en même [temps] leurs ailes font paroitre, et font cacher en un moment leur agreable feu avec lequel on peut lire dans une chambre si on prend la peine d’en tenir un, et de le conduire successivement tout le long de la ligne qu’on veut lire, qui si ayant une bouteille de verre on y enferme 15 ou 20 de ces mouches a feu elles servent de chandelles 8 jours durant[6]. »

Kalm

Lors de son passage à Baie-Saint-Paul, le Suédois Pehr Kalm note la présence de lucioles. (« On trouve aussi des mouches-à-feu en cet endroit[7]. ») Il les notera à nouveau entre Québec et Trois-Rivières, les comparants au ver luisant européen. « Des lampyres, en nombre peu considérable, jettent dans les bois leurs lueurs éphémères. Ces insectes portent, ici, le nom de mouches-à-feu[8]. »

Dumont de Montigny

Les militaires aussi remarquent le charmant insecte. Jean-François-Benjamin Dumont de Montigny est un officier qui nous lègue ce témoignage en Louisiane : « Après une longue sécheresse, lorsque le tems dispose à la pluie, on apperçoit vers les bois dans l’obscurité de la nuit des espéces de mouches, qui répandent une grande lumiere en volant : on leur donne le nom de mouches à feux; aussi croiroit‑on à les voir, que ce seroit quelqu’un qui avec un tison allumé - rempliroit l’air d’étincelles & de flammes : les forêts en paroissent quelquefois tout en feu. Ces mouches lumineuses sont grosses comme nos mouches à miel; elles sont vertes par le bas, & ont des deux côtés de la tête deux taches de couleur violette : quelques–uns prétendent que ce sont des cantharides. Dans les bois, & le long des sentiers qui traversent les prairies, on voit encore la nuit des vers luisans. J’en ramassai un jour une certaine quantité dans une fiole assez grande & d’un verre assez fin ; & je puis assûrer qu’ils m’éclairoient non-seulement à lire, mais même à écrire : cette clarté dura peu; comme j’ignorois de quoi je devois les nourrir, ils moururent[9]. »

Aleyrac

Enfin, le 2 juillet 1757, en chemin pour le fort Carillon, Jean-Baptiste d’Aleyrac écrit : « Nous dûmes camper ce même jour à la Pointe aux Fers, à 11 lieues du fort St-Jean et à 2 lieues du lac Champlain. Il y avait une quantité extraordinaire de mouches à feu[10]. » Malgré sa nature brève, cette courte citation est ma préférée concernant nos petits amis lumineux. Comme Aleyrac, j’ai vécu l’expérience de soirées passées dans et autour du fort Carillon (ou Fort Ticonderoga, dans l’État de New York). Comme Aleyrac, j’admirais les lucioles locales et je m’émerveillais devant leur nombre. Ce n’est qu’après ces séjours que je suis tombé sur son journal. Sur le coup, je sentais soudainement disparaître les deux siècles et demi qui séparaient l’auteur et le lecteur, m’imaginant presque à ses côtés, partageant le même bonheur de voir des lucioles illuminer la nuit de mille petits feux-follets éphémères.

Comme quoi dans la vie, il y a certaines choses qui heureusement ne changent jamais.

Notes et sources

[1] Je tiens à souligner que le Dictionnaire historique du français québécois a été d’une aide précieuse pour trouver certains extraits que je ne connaissais pas!

[2] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 5: Québec 1632-1633, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1897, p. 36. [Lien]

[3] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 29: Iroquois, Lower Canada, Hurons. 1646, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1898, p. 216 et 218. [Lien]

[4] François Dollier de Casson, Histoire du Montréal. 1640-1672. Montréal, Eusèbe Senécal et Société littéraire et historique de Québec, 1927 (1871), p. 22. [Lien]

[5] Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits, Français 24225, Histoire naturelle ou la fidelle recherche de tout ce qu'il y a de rare dans les Indes Occidantalles..., par M. L. N. P. [Louis Nicolas], vers 1675, folio 165. [Lien]

[6] Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits, Français 24225, Histoire naturelle ou la fidelle recherche de tout ce qu'il y a de rare dans les Indes Occidantalles..., par M. L. N. P. [Louis Nicolas], vers 1675, folio 166. [Lien]

[7] Pehr Kalm et Société historique de Montréal, Voyage de Kalm en Amérique. Traduction. Tome 2, L.W. Marchand (dir.), Montréal, T. Berthiaume, 1880, p. 157. [Lien]

[8] Pehr Kalm et Société historique de Montréal, Voyage de Kalm en Amérique. Traduction. Tome 2, L.W. Marchand (dir.), Montréal, T. Berthiaume, 1880, p. 195.

[9] M. Dumont et M. L. L. M., Mémoires historiques sur la Louisiane, vol. 1, 2 vol., Paris, Chez Claude Jean-Baptiste Bauche, 1753, p. 115-116. [Lien]

[10] Jean-Baptiste d’Aleyrac, Aventures militaires au xviiie siècle, d’après les Mémoires de Jean-Baptiste d’Aleyrac, Paris, Editions Berger-Levrault, 1935, p. 53.

11 June 2023

Les moustiques en Nouvelle-France

[Je remercie Pierre Dubeau qui m’a inspiré l’idée de cet article de blogue après avoir lu un extrait des Relations des Jésuites qu’il partagea sur le groupe Facebook Nouvelle-France.]

« Leaf with thirteen mosquitoes »,
Anselmus Boëtius de Boodt,
1596-1610. 
Rijksmuseum
[Lien]

Qui dit été, dit vacances, soleil, barbecues et bien sûr… moustiques! Chez nous au Canada, nous parlons plutôt de « maringouins ». D’où vient cette différence avec le français standard? Selon le Grand dictionnaire étymologique & historique de Larousse, le mot maringouin provient du Brésil et serait une déformation de « mbarigui », terme tupi-guarani. Bref, il s’agit d’un nom bien américain. Le Dictionnaire de l’Académie françoise de 1762, quant à lui, nous donne ces deux définitions : 

 

MOUSTIQUE. f. f. Petit insecte d’Afrique & d’Amérique, dont la piqûre est très-douloureuse, & laisse sur la peau une tache semblable à celle du pourpre. Les Moustiques sont en très-grand nombre sur les rivages de la mer, à l’abri des vents.[1]


 MARINGOUIN. f. m. Sorte de moucheron qui ressemble au cousin, & qui est fort commun dans l’Amérique. Dans ce pays-là on est fort incommodé des maringouins.[2]

Quoique les deux termes soient utilisés sous le Régime français, un troisième l'est souvent également : on compare souvent nos petits vampires ailés aux « cousins » retrouvés en France. Dans son histoire de la Nouvelle-France de 1744, François-Xavier Charlevoix indique que les moustiques « sont des Cousins un peu plus gros que les nôtres » qui apparaissent « dès que l’Air commence à s’échauffer[3] ». Et selon la région où l’air se chauffe particulièrement, le maringouin apporte un autre lot de problèmes…

Une peste au potentiel pestilentiel

Les visiteurs de la Nouvelle-France sont unanimes : par son nombre, l’insecte est un véritable fléau. Alors que le moustique est un vecteur de maladies dans plusieurs pays, le Canada, par son climat froid, semble heureusement largement épargné par les maladies qui sont typiquement associées aux espèces plus tropicales. Pour citer l’historien Rénald Lessard :

Si le typhus constitue un fléau qui frappe à plusieurs reprises, surtout Québec et ses environs, il semblerait que la fièvre jaune, à l’opposé, n’ait touché le Canada qu’une seule fois. Le mode de transmission propre à cette maladie expliquerait sa relative absence du Canada et fait même douter d’une réelle présence. En effet, le vecteur de la fièvre jaune est la femelle d’un moustique (aedes aegypti) qui exige une température chaude et humide pour se développer. L’insecte ne peut vivre que quelques jours sans eau et ne pique que lorsque la température est supérieure à 17°C. Au Canada, le climat est un frein à la propagation de la maladie et le réservoir du virus ne peut être que l’homme ou le moustique lui-même. Or, l’homme ne peut contaminer le moustique que durant les trois à six jours qui suivent le début de l’infection, soit durant le temps où le virus se trouve dans le sang. La présence de l’insecte est essentielle pour transmettre la maladie d’un homme à un autre.[4]

Dans le sud de la Nouvelle-France, c’est une tout autre question. En Louisiane, la fièvre jaune frappe régulièrement aux xviiie et xixe siècles, et au moins une fois sous le Régime français à La Nouvelle-Orléans en 1739[5]. Rappelons par la même que la fièvre jaune se propage plus facilement dans les colonies britanniques[6]. En effet, pour s’en tenir qu’à un seul exemple, rappelons qu’à la même époque, les maringouins irritent les citoyens de Philadelphie. De plus, selon le journal de Warren Johnson écrit en 1760, ils ne sont pas seuls : « Flies & Musketoes are troublesome beyond Naming; the common flie, worse than the horse fly with us, and continues to the End of November[7]. »

Revenant à la Nouvelle-France, nul besoin de rejoindre le climat subtropical de la Basse-Louisiane non plus pour retrouver les conditions favorables aux maladies transmises par les maringouins : à partir du Pays des Illinois (couvrant de nos jours entre autres les États de l’Illinois et du Missouri), le paludisme (malaria) frappe régulièrement les populations locales. Par exemple, pour fuir cette maladie « et les dépenses de rénovation excessives, toutes deux liées aux inondations [du Mississippi][8] », les Britanniques vont rapidement abandonner le fort de Chartres en 1771, quelques années à peine après l’avoir obtenu des Français après le traité de Paris. Contrairement à la fièvre jaune, causée par un virus, le paludisme est causé par un protozoaire qui parasite l’homme par l’entremise du moustique. D’ailleurs, rappelons que de nos jours, la malaria n’existe plus aux États-Unis suivant la fondation, en 1946, de la Center for Disease Control (CDC) dont la mission initiale ciblait justement cette maladie.

N’empêche, au-delà du potentiel pestilentiel du moustique, c’est sa nature hématophage qui en fait la notoriété en Nouvelle-France, et ce, dès la fondation de cette dernière…

Les débuts de la colonie : témoignages de Champlain et de Le Jeune

En 1613, l’année de son quatrième voyage en Nouvelle-France, Champlain pénètre l’intérieur du continent aussi loin que la frontière actuelle entre le Québec et l’Ontario. Se reposant dans la région des lacs Jeffreys et Olmstead, il témoigne plus tard par écrit : « Ainsi nous nous reposâmes sur le bord d’un étang, qui était assez agréable, et fîmes du feu pour chasser les moustiques qui nous molestaient fort, l’importunité desquels est si étrange qu’il est impossible d’en pouvoir faire la description[9]. »

Dans sa Briève relation du voyage de la Nouvelle-France, le père Paul Le Jeune note quelques observations sur la bestiole lors de son passage à Tadoussac en 1632. D’ailleurs, il est intéressant de noter que Le Jeune différencie entre le maringouin et le moustique, pourtant synonymes aujourd’hui. [Note : la typographie de cet extrait, ainsi que tous ceux tirés des Relations des Jésuites ci-dessous, fut quelque peu modernisée où nécessaire pour en faciliter la lecture.]

Le 3. jour de juillet nous sortîmes de Tadoussac, & nous allâmes mouiller à l’échafaud aux Basques, c’est un lieu ainsi appelé, à cause que les Basques viennent jusques là pour prendre des baleines. Comme il estoit grand calme, & que nous attendions la marée, je mis pied à terre : je pensay estre mangé des maringoins, ce sont petites mouches importunes au possible; les grands bois qui sont icy en engendrent de plusieurs espèces; il y a des mouches communes, des mousquilles, des mouches luisantes, des maringoins, & des grosses mouches, & quantité d’autres : les grosses mouches piquent furieusement, & la douleur qui provient de cette piqueure, & qui est fort cuisante, dure assez long temps, il y a peu de ces grosses mouches; les mousquilles sont extrêmement petites, à peine les peut-on voir, mais on les sent bien; [...] Pour les maringoins c’est l’importunité mesme, on ne sçauroit travailler notamment à l’air pendant leur règne, si on n’a de la fumée auprès soy pour les chasser : il y a des personnes qui sont contraintes de se mettre au lit venans des bois, tant ils sont offensez. J’en ay veu qui avoient le col, les joües, tout le visage si enflé, qu’on ne leur voyoit plus les yeux; ils mettent un homme tout en fang quand ils l’abordent; ils font la guerre aux uns plus qu’aux autres; Ils m’ont traité jufques icy assez doucement, je n’enfle point quand ils me piquent, ce qui n’arrive qu’a fort peu de personnes si on y est accoustumé : si le païs estoit essarté [c’est-à-dire défriché en arrachant les bois] & habité, ces bestioles ne s’y trouveroient point; car defia il s’en trouve fort peu au fort de Kebec, à cause qu’on couppe les bois voisins.[10]

Relations des Jésuites

Sans nous contenter du témoignage seul de Le Jeune parmi les écrits des Jésuites, une recherche numérique du mot « maringouin » décèle plus d’une cinquantaine de résultats dans leurs Relations. Examinons quelques extraits intéressants.

Pendant son premier voyage vers le Mexique, le père Jacques Marquette écrit ces lignes en 1673 alors qu’il se trouve au Pays des Illinois :

Jusqua présent nous n’avions point estez incommodés [par] Les maringouins, mais nous entrons comme dans leur pays. Voicy ce que font les sauvages de ces quartiers pour s’en deffendre; ils élèvent un eschaffault dont le plancher n’est fait que de perches, et par conséquent est percé à jour affinque [à fin que] la fumée du feu qu’ils font dessous passe au travers et chasse ces petitz animaux qui ne la peuvent supporter, on se couche sur les perches au dessus desquelles sont des escorces [écorces] estendües [étendues] contre la pluye. Cet eschaffault leur sert encor contre Les chaleurs excessives et Insupportables de ce pays, car on s’y met à 1’ombre à 1’estage d’en bas, et on si [s’y] garantit des rayons du soleil, prenant le frais du vent qui passe librement autravers de cet eschaffault.

Dans le mesme dessein nous fusmes contraincts de faire sur L’eau une espace [espèce] de cabane avec nos voiles pour nous mettre à couvert et des maringouins et des rayons du soleil […][11].

Le père Jacques Gravier écrit en 1702 dans la relation de son voyage entre le Pays des Illinois et l’embouchure du fleuve Mississippi :

On ne pourroit pas faire le premier etablissement en un lieu où il y eût plus de Maringouins qu’icy; Il y en a pendant presque toute l’année. À la vérité ils nous ont donné un peu de trèves 7 ou 8 jours, mais à l’heure qu’il est Ils me picquent bien serré et dans le mois de décembre, qu’on n’en devroit estre importuné, il y en avoit une si furieuse quantité, que je ne pouvois écrire un mot, que je n’en eusse les mains et le visage tout couvert et qu’il m’étoit impossible de dormir pendant la nuit, j’en ay été si incommodé à un œil que j’ay pensé le perdre. Les françois de ce fort me disoient que depuis le mois de mars, il y en a une si prodigieuse quantité que 1’air en est tout couvert et que l’on ne s’entrevoit pas à dix pas les uns des autres, Je reste icy jusqu’à l’arrivée de Mr. D’Iberville cõme je m’y Suis en quelque facon obligé, pour servir d’aumonier aux françois qui sont en ce poste et dont plusieurs sont Canadiens. J’ay bien à souffrir de ces Importuns Cousins Jusqu’au mois de may, et encore plus en remontant le fleuve, puisque je ne le pourray faire que lors qu’il y en aura une Si grande quantité, que l’on ne pourra ny reposer de nuit ny mettre à terre de Jour pour faire cuire du bled d’Inde sans en estre devoré, Dieu Soit beni de tout, Je dois estre content de tout, quoy qu’il m’en couste, pourveu que ce voiage de plus de mille Lieües que J’ay entrepris par le bien de nos missions den haut leur puisse estre utile à quelque chose aussi bien que mon retardement qui n’est que pour me mieux assurer de la vérité priez Dieu pour nous mon R. Père [...].[12]

Enfin, notons le père Gabriel Marest qui accompagne d’Iberville à la Baie d’Hudson en 1694 : « il y a encore tant de Maringouins ou cousins, que vous ne sauriez sortir sans en être couvert et piqué de tous côtés. Ces moucherons sont ici en plus grand nombre et plus forts qu’en Canada[13] » (Rappelons que le Canada désigne à l’époque plus ou moins la vallée du Saint-Laurent et la région des Grands Lacs.)

Militaires versus moustiques

Dans ce qui précède, nous avons vu que les moustiques importunent les gens qui travaillent à l’extérieur. Les militaires ne sont pas épargnés. En 1666, Jean Talon écrit un mémoire au lieutenant général Alexandre de Prouville de Tracy et le gouverneur Daniel Rémy de Courcelle pour soulever les problèmes qui attendent le régiment de Carignan-Salières : « [...] outre les chaleurs extraordinaires, les piqures de Maringouins causent de si [fascheuses] enflures, qu’elles rendent quelques fois un soldat inutile au combat [...][14]. »

En septembre 1757, le militaire britannique John Knox témoigne des misères vécues par lui et ses hommes en Nouvelle-Écosse. Entre autres, il se plaint des moustiques : « We are tormented here, both day and night, with myriads of musketa’s, which are so immensely troublesome, that we are obliged to have recourse to various expedients to defend ourselves from them[15]. » Le 7 août 1750, alors qu’il est posté au camp de la chute Montmorency pendant la campagne contre Québec, il remarque le plaisir de ne plus se faire harceler par les maringouins comme en Acadie : « We esteem ourselves very happy in this country, having no fogs as in Nova Scotia, nor are we tormented with musketa’s: we have myriads of the common black window fly, which, though they have no sting, are nevertheless troublesome in tainting our victuals[16]. » Décidément, l’observation de Le Jeune sur Québec tient encore, plus d’un siècle plus tard; quoiqu’il soit tout aussi vrai que la saison des moustiques se fait tardive une fois rendue au mois d’août. Lors de sa visite à l’Hôpital Général de Québec, Knox note que l’été, les fenêtres sont laissées ouvertes et que les patients ont droit à une espèce d’éventail pour à la fois se rafraîchir et pour éloigner les mouches qui, par la proximité de l’institution à la rivière Saint-Charles, « are numerous and troublesome[17] ».

Enfin, notons que la Marine s’inspire de la redoutable réputation de l’insecte en baptisant leur plus récent brigantin Le Maringouin[18].

Feux de forêt

Au moment d’écrire ces lignes (2023), la saison des feux de forêt au Québec et en Ontario venait à peine de commencer et pourtant avait déjà battu le record des dernières années du nombre d’hectares consommés. En ce qui concerne la Nouvelle-France, il est intéressant de noter qu’il arrive d’imputer la source des feux de forêt aux maringouins! Dans une lettre au ministre, l’intendant Hocquart écrit de Québec en 1733 :

J’avois déjà conferé [dès] l’année dernière avec M. Le général sur les moyens à prendre pour empescher Les feux de courir dans les bois, et nous avions dabord pensé de rendre une ordonnance qui prononceroit des peines contre les autheurs de ces grandes incendiës; Mais dans L’examen que nous avons fait, nous avons reconnu que Ces indendies arrivent fortuitement et non par la faute de ceux qui défrichent les Terres. Ce sont les voyageurs et chasseurs tant françois que sauvages qui estant obliges de camper dans les bois, y allument des feux non seulement pour y faire cuire leurs vivres, mais aussy pour se garantir de L’incommodité des insects qu’on appelle dans ce Pays maringouins dont ils ne peuvent se préserver que par le moyen des fumées.[19]

Louisiane : le paradis des maringouins, l’enfer des voyageurs

Terminons cette petite visite des archives du Régime français avec le témoignage qui, de loin, est celui qui peste le plus contre cette peste! Ce qui suit provient de la plume acerbe du père Paul du Poisson, missionnaire aux Arkansas en 1727 :

Mais le plus grand supplice sans lequel tout le reste ne seroit qu’un jeu; mais ce qui passe toute croyance, ce que l’on ne s’imaginera jamais en France, à moins qu’on ne l’ait expérimenté, ce sont les maringouins, c’est la cruelle persécution des maringouins. La plaie d’Égypte, je crois, n’étoit pas plus cruelle : Dimittam in te et in servos tuos et in populum tuum et in domos tuas omne genus muscarum, et implebuntur domus Ægyptiorum muscis diversi generis, et universa terra in quâ fuerint [« J’enverrai des mouches de toutes sortes sur toi et sur tes serviteurs et sur ton peuple et sur tes maisons, et les maisons des Égyptiens seront remplies de mouches de toutes sortes, et tout le pays où ils ont été » (Google translate)]. Il y a ici des frappe-d’abord; il y a des brûlots; ce sont de très petits moucherons, dont la piqûre est si vive ou plutôt si brûlante, qu’il semble qu’une petite étincelle est tombée sur la partie qu’ils ont piquée. Il y a des moustiques; ce sont des brûlots, à cela près qu’ils sont encore plus petits; à peine les voit-on, ils attaquent particulièrement les yeux; il y a des guêpes; il y a des taons; il y a, en un mot, omne genus muscarum [toutes sortes de mouches]: mais on ne parleroit point des autres sans les maringouins : ce petit animal a plus fait jurer depuis que les François sont au Mississippi, que l’on n’avoit juré jusqu’alors dans tout le reste du monde. Quoi qu’il en soit, une bande de maringouins s’embarquent le matin avec le voyageur. Quand on passe à travers les saules ou près des cannes, comme il arrive presque toujours, une autre bande se jette avec fureur sur la pirogue, et ne la quitte point. Il faut faire continuellement l’exercice du mouchoir, ce qui ne les épouvante guère; ils font un petit vol, et reviennent sur le champ à l’attaque; le bras se lasse plutôt qu’eux. Quand on met pied à terre pour dîner depuis dix heures jusqu’à deux ou trois heures, c’est une armée entière que l’on a à combattre. On fait de la boucane, c’est-à-dire, un grand feu, que l’on étouffe ensuite avec des feuilles vertes; il faut se mettre dans le fort de la fumée, si l’on veut éviter la persécution : je ne sais lequel vaut mieux du remède ou du mal. Après dîné, on voudroit faire un petit sommeil au pied d’un arbre : absolument impossible : le temps du repos se passe à lutter contre les maringouins. On se rembarque avec eux. Au soleil couchant on se remet à terre; aussitôt il faut courir pour aller couper des cannes, du bois et des feuilles vertes pour faire son baire, la chaudière et la boucane : chacun y est pour soi. Alors ce n’est pas une armée, ce sont plusieurs armées que l’on a à combattre; c’est le temps des maringouins, on en est mangé, dévoré; ils entrent dans la bouche, dans les narines, dans les oreilles; le visage, les mains, le corps en sont couverts; leur aiguillon pénètre l’habit, et laisse une marque rouge sur la chair, qui enfle à ceux qui ne sont pas encore faits à leur piqûre. Chicagon, pour faire comprendre à ceux de sa nation la multitude des François qu’il avoit vus, leur disoit qu’il y en avoit autant dans le grand village (à Paris) que de feuilles sur les arbres et de maringouins dans les bois. Après avoir soupé à la hâte, on est dans l’impatience de s’ensevelir sous son baire, quoique l’on sache qu’on va y étouffer de chaleur. Avec quelque adresse, quelque subtilité qu’on se glisse sous ce baire, on trouve toujours qu’il y en est entré quelques-uns, et il n’en faut qu’un ou deux pour passer une mauvaise nuit.

Telles sont les incommodités du voyage mississipien. Combien de voyageurs les souffrent pour un gain souvent très modique![20]

Notons que le père Du Poisson sera tué par les Natchez le 28 novembre 1729[21].

Petit souvenir de voyage en arrivant au
fort Michilimackinac en 2013...



Sources:

[1] Académie française, Dictionnaire de l’Académie françoise, Tome 2, Paris, Veuve B. Brunet, 1762, p. 182.

[2] Académie française, Dictionnaire de l’Académie françoise, Tome 2, Paris, Veuve B. Brunet, 1762, p. 97.

[3] François-Xavier Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle France, Tome 3, Paris, chez Pierre-François Giffart, 1744. p. 291 et 339.

[4] Rénald Lessard, Au temps de la petite vérole : la médecine au Canada aux xviie et xviiie siècles, Québec, Septentrion, 2012, p. 41-42.

[5] Marie Antoinette Menier, Étienne Taillemite et Gilberte de Forges, Correspondance à l’arrivée en provenance de la Louisiane. Tome 1, Paris, Archives Nationales, Inventaire des Archives coloniales, 1976, p. 313.

[6] Voir à nouveau Lessard, Au temps de la petite vérole, p. 42.

[7] Warren Johnson, « Journal of Warren Johnson », dans Milton W. Hamilton et Albert B. Corey (dir.), The Papers of Sir William Johnson. Vol. 13, Albany, University of the State of New York, 1962, p. 182.

[8] Joseph Gagné, Inconquis. Deux retraites françaises vers la Louisiane après 1760, Québec, Septentrion, 2016, p. 101.

[9] Éric Thierry, Les œuvres complètes de Champlain. Tome 1 : 1598-1619, Québec, Septentrion, 2019, p. 444.

[10] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 5: Québec 1632-1633, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1897, p. 34-36.

[11] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 59: Lower Canada, Illinois, Ottawas 1673-1677, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1900, p. 146.

[12] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 65: Lower Canada, Mississippi Valley 1696-1702, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1900, p. 176.

[13] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 66: Illinois, Louisiana, Iroquois, Lower Canada, 1702-1712, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1900, p. 112-114.

[14] ANOM, Colonies, C11A 2, F°209v. À Québec, le 1er septembre 1666. Mémoire de Talon à Tracy et Courcelle.

[15] John Knox, An Historical Journal of the Campaigns in North-America, for the Years 1757, 1758, 1759, and 1760 [Etc.]. Vol. 1, Londres, W. Johnston, 1769, p. 41.

[16] Knox, An Historical Journal, Vol. 2, p. 10.

[17] Knox, An Historical Journal, Vol. 2, p. 154.

[18] ANOM, Colonies, C11A 93, F°392-398v. À Québec, le 24 octobre 1749. Bordereau de la dépense faite en Canada pendant les six derniers mois de l’année 1748.

[19] ANOM, Colonies, C11A 60, F°44-45. À Québec, le 3 octobre 1733. Hocquart au ministre.

[20] Charles Le Gobien et al., Lettres édifiantes et curieuses écrites par des missionnaires de la Compagnie de Jésus, Montréal, Boréal, 2006, p. 62-64.

[21] Arthur Mélançon, Liste des Missionnaires-Jésuites. Nouvelle-France et Louisiane, 1611-1800, Montréal, Collège Sainte-Marie, 1929, p. 84.