17 October 2026

Revenants et chats maléfiques : les curieuses superstitions rapportées par un prêcheur protestant

« Le Puritain »
Par Augustus Saint-Gaudens
1883-86/1899
Bronze.
Art Institute of Chicago
2007.390
Photo: Joseph Gagné, 2024.

Qu’ont en commun une attaque sanglante contre un petit village du Massachusetts en 1704 et une histoire de diables et de revenants? La réponse : un prêcheur puritain particulièrement zélé[1]!

À vrai dire, le rapprochement entre la guerre et la superstition en Nouvelle-France n’est pas chose nouvelle, ni sera-t-elle terminée avant la fin du Régime français. En effet, pour certains, la guerre de la Conquête était également un concours de force entre la religion des Papistes français et celle des protestants de la Nouvelle-Angleterre[2]. Reculant au siècle précédent, il ne faut pas oublier non plus que les déprédations franco-autochtones contre les villages du Massachusetts soulevèrent des notions de conspirations entre les présumés sorcières et sorciers de Salem, le Diable et les Français; après tout, la crise réactionnaire de certains accusateurs à Salem était directement liée à leur traumatisme d’avoir été capturés et, pour un certain temps, gardés prisonniers au Canada[3]. Avec l’Halloween et la Toussaint qui s’approchent à grands pas, citons une autre anecdote du surnaturel associée à la guerre.

L’année est 1704 : le 11 mars, le sieur Hertel de Rouville mène une expédition franco-autochtone d’environ 250 hommes contre le village de Deerfield au Massachusetts. Nous sommes en pleine guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), ou Queen Anne’s War, comme la surnommeront les colons britanniques. L’attaque matinale est un succès : le parti fait 48 morts et 112 prisonniers[4]. Ces derniers seront rapportés au Canada avec peine et de misère dans les neiges et le froid de fin d’hiver. Parmi les prisonniers se trouve le prêcheur John Williams (1664-1729). Son épouse Eunice, quant à elle, meurt en chemin (voir l'image ci-dessous).

Pierre tombale d'Eunice Williams, épouse de John Williams.
« Here lyeth the body of Mrs. Eunice Williams, the virtuous and desirable consort of the Rev. John Williams and daughter of Rev. Eleazer and Mrs. Esther Mather of Northampton. She was born Aug. 2, 1664, and fell by the rage of the barbarous enemy March 1st, 1703-4. Her children rise up and call her blessed. »
Photo: Joseph Gagné, 2023.
Deerfield, Massachusetts.

Entre sa capture et sa libération en novembre 1706, Williams bénéficie tout de même d’un accueil respectueux de la part de ses hôtes. Il est tour à tour logé chez différentes familles aisées. Il publiera d’ailleurs en 1707 un témoignage de son expérience, intitulé The Redeemed Captive (Le captif racheté). En somme, son récit se concentre moins sur la description de son nouvel environnement, mais plutôt sur ses observations sur le catholicisme en Nouvelle-France et les nombreux arguments utilisés par ses gens et son clergé pour chercher à le convaincre d’épouser la religion locale. Entre autres, l’auteur se plaît à noter la « superstition romaine » (« Romish superstition »). Le comble de l’ironie, c’est que pour Williams, est superstition tout ce qui sert à confirmer la foi catholique, mais jamais ses propres histoires improbables qui soutiennent sa position théologique. Nous pouvons donc lire avec un petit sourire en coin de bouche ces quelques témoignages du surnaturel de la plume du prêcheur. (Note : ces textes ont été édités et retravaillés à partir de la traduction initiale confiée à Google, qui, soit dit en passant, gère mal l’anglais et le français du xviiie siècle.)

Une histoire de Purgatoire

« Peu avant l’arrivée de M. Dudley [fils du gouverneur du Massachusetts], un soldat entra dans la maison de mon propriétaire [landlord], pieds nus et jambes nues, se rendant en pèlerinage à Sainte-Anne [de Beaupré] car, dit-il, “mon capitaine, mort il y a quelques années, m’est apparu et m’a dit qu’il était au purgatoire; il m’a dit que je devais faire un pèlerinage à Sainte-Anne, en faisant pénitence, et faire dire une messe pour lui, et qu’alors il serait délivré.” Beaucoup le crurent et en furent fort touchés; ils vinrent m’en parler pour obtenir mon adhésion à leur purgatoire inventé. Le soldat me dit que les prêtres lui avaient conseillé d’entreprendre ce pèlerinage. Et je suis enclin à penser qu’ils lui avaient ordonné de s’arrêter chez mon hôte afin que je pusse le voir et lui parler. J’ai ri de cette sottise qu’un soldat devait être envoyé pour mener cette commission; mais ils en furent fort mécontents et déplorèrent mon obstination de ce que je ne voulais pas être ramené d’un déni du purgatoire par une providence si miraculeuse.

Autant que je le pus, j’exposai le cas devant Dieu, le suppliant de les décevoir dans leur attente de faire des prosélytes auprès des captifs grâce à ce stratagème; et par la bonté de Dieu, cela ne fut guère utile; car la conversation du soldat était telle que plusieurs parmi les Français eux-mêmes jugèrent que c’était une imposture. Et bien que le capitaine dont on parlait fût le frère de l’épouse du gouverneur[5], je n’entendis plus jamais parler d’aucun souci ni d’aucun soin pour le faire sortir du purgatoire[6]. »

Le Diable est un chat

« Un individu de la paroisse où je vivais m’a raconté que, le 22 juillet 1705, il se trouvait à Québec, à l’église des frères mendiants [les Récollets], lors d’un de leurs jours de fête en l’honneur d’un grand saint de leur ordre; et qu’à la messe de cinq heures du matin, en présence de près de deux cents personnes, un grand chat gris brisa ou écarta de la vitre, entra dans l’église, se faufila le long près de l’autel et éteignit cinq ou six bougies qui brûlaient; et que personne ne put dire par où le chat était sorti; et il pensait que c’était le Diable[7]. »

Revenants

« Quand j’étais en ville en septembre, j’ai vu deux servantes anglaises qui avaient vécu longtemps avec les Indiens. Elles m’ont raconté qu’un Indien était mort à l’endroit où elles se trouvaient; et que, alors que plusieurs de ses proches étaient réunis pour assister à son enterrement, le mort s’est levé et leur a dit : “Qu’à sa mort, il était allé en enfer, et qu’il y avait vu tous les Indiens morts depuis leur conversion à la religion papiste; et il les a avertis de l’abandonner, sous peine d’être damnés eux aussi”; puis il est retombé mort. Elles ont dit que les Indiens étaient effrayés et très mélancoliques, mais le jésuite à qui ils ont raconté cela leur a dit que ce n’était qu’une illusion du Diable pour les détourner de la vraie religion; il a ajouté qu’il savait avec certitude que tous les Indiens morts dont avait parlé cet Indien étaient au Ciel, et qu’une seule Indienne [squaw] était allée en enfer pour être morte sans avoir reçu le baptême. Ces servantes ont également dit que beaucoup d’Indiens regrettaient grandement d’avoir fait la guerre contre les Anglais à l’instigation des Français[8]. »

Conclusion

Que faire de ces histoires de superstition en Nouvelle-France? Sont-elles de réels témoignages de l’imaginaire d’un peuple aux prises avec une peur du surnaturel? Ou plutôt les fabulations d’un prêcheur zélé voulant démontrer à son lectorat l’erreur théologique des « Papistes »? L’un n’a pas à empêcher l’autre : autant une invention totale peut tout de même refléter des croyances réelles, autant une relation authentique de croyances locales peut servir de propagande aux protestants contre le catholicisme à l’époque. Peu importe la vérité, on ne peut nier que les colons français eux-mêmes nous ont légué de nombreuses histoires de diables, de revenants et de croyances superstitieuses de toutes sortes.

Pour en savoir plus

  • Bertrand Van Ruymbeke, L’Amérique avant les États-Unis : Une histoire de l’Amérique anglaise, 1497-1776, Paris, Flammarion, 2016, 788 p.
  • John Williams, The Redeemed Captive Returning to Zion, George Sheldon (dir.), Springfield, MA., The H. R. Huntting Company, 1908. 212 p.
  • Marie-Aimée Cliche, Les pratiques de dévotion en Nouvelle-France. Comportements populaires et encadrement ecclésial dans le gouvernement de Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 1990, 358 p.
  • Robert Lahaise, Nouvelle-France, English Colonies : L’impossible coexistence, 1606-1713, Québec, Septentrion, 2006, 295 p.

 

Notes

[1] J’ai déterré cette histoire en faisant de la recherche pour ma chronique à venir dans les pages de la Revue d’histoire de la Nouvelle-France.

[2] Voir le sixième chapitre de mon livre Voix de guerre : le renseignement au sein de l’armée française lors de la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord, Québec, Presses de l’Université Laval, 2026, 330 p.

[3] Voir à ce sujet Emerson W. Baker, A Storm of Witchcraft: The Salem Trials and the American Experience, New York (N.Y.), Oxford University Press, 2015. 398 p.

[4] Somme toute, c’est relativement peu sur l’ensemble de la guerre : entre 1708 et 1711, ce sont 12 000 prisonniers français qui sont envoyés en Grande-Bretagne. Alexandre Dubé, Te rappelleras-tu encore que j’existe? Correspondances dérobées du xviiie siècle, Montréal, Boréal, 2026, p. 54.

[5] Le capitaine en question est Pierre Jacques de Joybert Soulange, né le 8 juillet 1677 et décédé à l’âge de 26 ans, le 16 janvier 1703. PRDH. Individu #18190.

[6] « A little before Mr. Dudley’s arrival, came a soldier into my landlord’s house, barefoot and barelegged, going on a pilgrimage to Sainte Anne: For, said he, my captain, who died some years ago, appeared to me, and told me he was in purgatory; and told me I must go a pilgrimage to Sainte Anne, doing penance, and get a mass said for him, and then he should be delivered. Many believed him, and were much affected with it; came and told me of it, to gain my credit of their devised purgatory. The soldier told me, the priests had counselled him to undertake this pilgrimage. And, I am apt to think, ordered his calling in at my landlord’s, that I might see and speak with him. I laughed at the conceit, that a soldier must be pitched upon to be sent on this errand; but they were much displeased, and lamented my obstinacy, in that I would not be reclaimed from a denial of purgatory by such a miraculous providence.

As I was able, I spread the case before God, beseeching of him to disappoint them of their expectations to proselyte any of the captives by this stratagem; and by the goodness of God, it was not very serviceable; for the soldier’s conversation was such, that several among the French themselves judged it to be a forgery. And though the captain spoken of, was the governour’s [sic] lady’s brother, I never more heard any concernment or care to get him out of purgatory. » John Williams. The Redeemed Captive Returning to Zion, Édité par George Sheldon, Springfield, MA., The H. R. Huntting Company, 1908. p. 79-80.

[7] « One of the parish, where I lived, told me, that on the twenty-second of July, 1705, he was at Quebec, at the mendicant friar’s church, on one of their feast days, in honour of a great saint of their order, and that at five o’clock mass, in the morning, near two hundred persons being present, a great grey cat brake or pushed aside some glass, entered into the church, passed along near the altar, and put out five or six candles, which were burning; and that no one could tell which way the cat went out; and he thought it was de devil. » Williams, The Redeemed Captive…, p. 80-81.

[8] « When I was in the city in September, I saw two English maids, who had lived with the Indians a long time. They told me, that an Indian had died at the place where they were; and that when sundry of his relations were together, in order to attend his burial, the dead arose, and informed them, “That at his death he went to hell, and there he saw all the Indians that had been dead since their embracing the popish religion; and warned them to leave it off, or they would be damned too;” and laid down dead again. They said, the Indians were frightened, and very melancholy, but the Jesuit, to whom they told this, told them it was only a delusion of the devil, to draw them away from the true religion; adding, that he knew for certain that all those Indians who had been dead, spoken of by that Indian, were in heaven; only one squaw was gone to hell, who died without baptism. These maids said also, that many of the Indians much lamented their making a war against the English, at the instigation of the French. » Williams, The Redeemed Captive…, p. 81-82.

28 September 2026

Comment bien s’informer sur l’histoire de la Nouvelle-France sur Internet, ou : Comment arrêter de consommer d̶e̶ ̶l̶a̶ ̶c̶o̶c̶h̶o̶n̶n̶e̶r̶i̶e n’importe quoi sur les réseaux sociaux


Ahhhh, l’Internet. Lieu de rassemblement des grands esprits, terrain de bonne entente et de médiation pour s’informer de sujets complexes et nuancés, et temple informatique de la connaissance qui ouvre la voie vers l’érudition de l’individu, peu importe sa position sur le globe ou sa situation sociale. Du moins, voilà ce qui était promis à l’aube du web au début des années 1990…

En réalité, depuis l’apparition des réseaux sociaux, l’internet s’est rapidement « emmerdifié » (terme dorénavant accepté en anglais depuis la publication de l’excellent livre Enshittification: Why Everything Suddenly Got Worse and What to Do About It par Cory Doctorow). En effet, la propagation d’information via « les Zinternets » n’est plus le domaine de quelques futés qui devaient nécessairement connaître les rudiments du HTML ou de la programmation, et non plus est-elle (plus important encore) le domaine d’institutions dotées d’éditeurs pour valider la qualité du contenu des sites web.

Au lieu, depuis l’apparition des Facebook, Twitter (je refuse toujours de l’appeler X), et YouTube de ce monde, il ne suffit plus que de posséder un téléphone intelligent et zéro aptitude informatique pour participer au plus grand babillard public de l’histoire de l’humanité. Le problème? La démocratisation du médium n’a pas été accompagnée par une augmentation proportionnelle de la qualité du message, bien au contraire.

Citons Umberto Eco qui, en 2015, s’exprimait ainsi aux journalistes (traduction de l’Italien à l’aide de Google) : « Les réseaux sociaux donnent la parole à des légions d’imbéciles qui, autrefois, ne s’exprimaient qu’au bistrot du coin après un verre de vin, sans nuire à la communauté. On les faisait rapidement taire, alors qu’aujourd’hui, ils jouissent du même droit à la parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. »

Pour ma part, sans nécessairement utiliser le vocabulaire du célèbre intellectuel italien (après tout, on n’attire pas les mouches avec du vinaigre), je ne peux que confirmer que l’internet est devenu l’apanage des gens dont les propos ne survivraient pas à l’évaluation d’un éditeur professionnel. Grâce au web, ces mêmes gens ont libre cours pour écrire n’importe quoi, n’importe comment, sans être aucunement tenue à respecter une rigueur intellectuelle quelconque outre l’idée du « si je le dis, c’est que c’est vrai ». Injectez à ce mélange déjà douteux les hallucinations de l’IA, et vous vous trouvez donc dans une véritable jungle de désinformation. Comment donc retrouver un minimum de qualité dans notre cyberespace moderne où pullulent les « Fake News »?

D’abord et avant tout, oublions l’idée de faire taire les auteurs de médiocrités. De toute manière, la censure n’a jamais été efficace et mène toujours à l’effet opposé. (D’ailleurs, cela fonctionne dans les deux sens politiques : moi-même, j’admets avoir acheté des livres bannis aux États-Unis tout simplement parce que je refuse d’accepter la réapparition de l’Index sous une forme ou une autre.) Non : le meilleur moyen de combattre de mauvaises idées est de s’armer de bonnes et de meilleures idées. Mais cela, c’est le travail d’auteurs affiliés au milieu historique professionnel. Plus important encore, pour vous chers lecteurs et lectrices, il vous importe de vous prémunir contre les faussetés en développant un esprit critique. Ce qui suit est donc un très (très) bref cours d’autodéfense intellectuel pour tout amateur ou amatrice d’histoire qui veut s’assurer de lire que de l’information de qualité sur l’histoire de la Nouvelle-France sur Internet.

Les ABC de la pensée critique de lecture


A, pour auteur :

D’abord et avant tout, qui est l’auteur de ce que vous lisez? Se cache-t-il ou elle derrière un pseudonyme? A beau mentir qui refuse de s’identifier…

Même si l’auteur s’identifie, que sont ses qualifications? Cette personne écrit-elle simplement comme passe-temps? On peut être amateur d’histoire, cela ne garantit pas que cette passion est accompagnée de rigueur… Il est plus facile alors de faire confiance à quelqu’un qui a une formation dans un domaine associé, comme l’histoire, l’archéologie, l’ethnologie, ou un autre domaine d’études pertinent.

Cette personne est-elle associée à une institution de renom? Et je souligne bel et bien de renom : il existe de nombreux musées amateurs et de pseudo-institutions privées qui ne bénéficient d’aucune surveillance professionnelle... Un auteur affilié avec un musée ou un centre de recherche renommé est donc doté d’une belle carte d’affaires signifiant que cette personne a déjà été embauchée pour son sérieux et son professionnalisme.

Si vous sentez que je suis injuste en insistant énormément sur les formations professionnelles, je vous assure que, même si un auteur n’est pas un professionnel, il est tout à fait possible que celui-ci soit tout de même reconnu et recommandé justement par les professionnels. Le regretté René Chartrand est un excellent exemple d’un chercheur qui n’a jamais obtenu de diplôme universitaire, mais dont le travail rigoureux est toujours loué par les historiens professionnels. Il faut juste creuser un peu pour s’informer sur la réputation de l’auteur.

S’il n’y a pas d’auteur et qu’on indique que l’information fut générée par l’IA, mieux vaut considérer l’entièreté du texte comme étant suspecte. Ne soyez pas leurrés par l’illusion de compétence : l’IA n’est pas omnipotente. C’est une machine à plagier et elle reprend souvent des faussetés qui sont statistiquement plus répandues que les faits vérifiés. Pour ma part, je vous assure n’avoir jamais trouvé de texte généré par IA m’ayant satisfait sur un sujet avec lequel je suis à l’aise.

B, pour la base de diffusion (l’identité de la plateforme, bref) :

Le médium est le message : est-ce un billet Facebook? Un tweet? Un reel? Un vidéo YouTube? Les réseaux sociaux sont des terreaux fertiles de billets souvent composés rapidement sans grande réflexion (et, encore une fois, de plus en plus créés par l’IA). Si un billet en particulier vous intéresse et capte votre attention, cherchez à valider et approfondir son sujet en consultant des articles scientifiques ou des livres qui en parlent. D’ailleurs, comme francophones, nous sommes choyés : nous avons moins tendance que les anglophones à isoler la recherche professionnelle derrière des murs payants sur le web. Érudit est un excellent exemple de plateforme à articles scientifiques disponibles à tous.

Néanmoins, même si vous achetez un livre au lieu de vous fier à l’Internet, cela ne veut pas nécessairement dire que la qualité est au rendez-vous… Posez-vous donc ces questions :

  • La maison d’édition de l’ouvrage se spécialise-t-elle en histoire?
  • La maison d’édition a-t-elle reçu des prix de reconnaissance pour ses livres publiés?
  • L’information risque-t-elle d’être périmée? Après tout, les livres usagés achetés en magasin ou consultés sur internet peuvent avoir été publiés il y a très longtemps; aussi intéressants soient-ils, leurs sujets ont sans doute fait l’objet de nouvelles études depuis. (L’exemple classique et pérenne qui revient toujours : Montcalm, le supposé incompétent qui a causé la perte de la Nouvelle-France. Au lieu de ses vieilles biographies datant du siècle dernier, lisez à son sujet de plus récentes biographies, comme celle par Dave Noël, qui exploitent de nouvelles sources et en font une bonne lecture critique et posée.)

Pas certain si un livre vaut votre attention? Sachez qu’il existe très probablement des comptes-rendus professionnels à son sujet. Une bonne place pour en trouver est, encore une fois, la plateforme Érudit : à partir de sa recherche avancée, vous pouvez filtrer les résultats en isolant les comptes rendus seulement. (Voici l’exemple d’un recensement que j’ai moi-même écrit.)

C, pour censure supposée :

Le billet Facebook ou le vidéo YouTube que vous consultez contient-il un titre accrocheur du genre « Ce que les historiens vous cachent! » ou encore « Il faudrait ignorer ce que les experts disent! Ils ne savent pas de quoi ils parlent! » Eh bien, méfiez-vous des clichés attaquant les gens au lieu des idées (particulièrement si l’auteur ne se gêne pas d’inclure des interjections de la sorte : « Les historiens sont pleins de m@rde…! Laissez-moi au lieu vous raconter la véritable vérité sacro-sainte! »).

En effet, on croise souvent sur les réseaux sociaux des accusations de censure politique contre les historiens professionnels et autres experts, les accusant souvent par la même occasion d’être de gros riches qui écrivent n’importe quoi pour se remplir les poches ou pour nous enfoncer le politically correct dans nos gorges (« Gang de Wokes! »).

Je vous assure, la très grande majorité des historiens n’ont pas de programme secret outre un honnête intérêt pour leur sujet, et ils ne sont certainement pas riches. À preuve : mon premier livre se vend à 24,95$. Sur ce montant, je ne touche que 2,50$ par copie. En tout, la première impression du livre représentait environ 700 copies seulement. Faites le calcul! Sans oublier que le montant de mon chèque annuel dépend des ventes; pire, si mon profit annuel ne dépasse pas 50$ (comme l’an passé!), je ne reçois même pas mon chèque pour l’année! Je dois attendre que le montant atteigne le seuil minimum. Par la même occasion, je rappelle que nos articles scientifiques publiés nous rapportent un beau gros 0$ malgré les mois de travail qui y ont été consacrés. Bienvenus dans le monde de l’autoflagellation académique! Beaucoup d’effort, peu de retours financiers. C’est pourquoi, croyez-le ou non, que la majorité des historiens publiés ont des boulots alimentaires.

Mais justement, pourquoi se fier aux historiens et autres professionnels au lieu de monsieur ou madame tout le monde qui choisit d’écrire sur les réseaux sociaux? Eh bien, c’est parce que, contrairement à une certaine idée véhiculée par les langues médisantes anti-intellectuelles, nos recherches ne sont pas de vulgaires sermons du haut d’une tour d’ivoire. Nos recherches passent par une révision rigoureuse par les pairs. Rigoureuse, oui, et parfois douloureuse : je vous assure que se faire refuser la publication d’un article fait mal, très mal à l’égo. (Tiens, justement, j’ai présentement sous la main un de mes plus récents articles qui vient d’être rejeté à deux reprises, car il n’était pas à la hauteur des critères des journaux scientifiques chez qui je l’ai soumis.) Toutefois, c’est le prix à payer pour la qualité : nos travaux sont relus par d’autres professionnels, non pour assurer une uniformité de pensée, mais pour contrôler la qualité du travail. Y a-t-il des sources que l’auteur a manquées? L’auteur a-t-il été suffisamment objectif? Y a-t-il des erreurs accidentelles? Etc. C’est un processus qui peut parfois prendre des mois, même des années à passer à travers. Est-ce un processus parfait? Certainement pas. Néanmoins, cette rigueur permet tout de même de minimiser l’empreinte des mauvaises idées. Nous sommes donc bien loin des publications sur les réseaux sociaux sans relecture, correction, ni évaluation qui pullulent et polluent l’Internet.

En somme, les historiens professionnels ne sont pas des curés imbus de « la » vérité (V majuscule) du haut de leur chaire : au contraire, ils creusent, fouillent, cherchent, résonnent, et dégagent la meilleure compréhension possible du passé, selon les moyens disponibles au moment de la rédaction. D’ailleurs, si vous voulez goûter à l’expérience d’être historien, je vous recommande chaleureusement la lecture du plus récent livre de Martin Pâquet, Sur la pratique de l’histoire [Montréal, Boréal, 2026. 207 p.]

D, pour la documentation, ou la démonstration des sources :

Parlant de rigueur historique, la personne que vous lisez accompagne-t-elle son texte de références? Les références démontrent que ce qui est raconté n’est pas inventé de toutes pièces. Elles illustrent qu’un travail de recherche a été fait. Néanmoins, même avec des sources à l’appui, sont-elles nombreuses (sur plusieurs pages) et en est-ce des bonnes? Cherchez donc les livres aux bibliographies garnies et démontrant une variété de types de documents (sources d’archives, livres, articles scientifiques, etc.).

E, pour les émotions véhiculées : vise-t-on réellement à informer, ou plutôt à choquer?

La viralité sur l’Internet carbure sur l’émotion, et surtout l’émotion négative. Remarquez d’ailleurs que les vidéos choquantes se font partager beaucoup plus fréquemment que les capsules plus joyeuses. Le même phénomène se cache derrière la plupart des informations glanées sur les réseaux sociaux au sujet de la Nouvelle-France. Le plus souvent, on cherche à propager une émotion plutôt qu’un fait. Certainement, je ne cherche pas à dire qu’on ne peut pas ressentir des émotions en s’informant sur le passé — c’est bien normal, après tout! Je suis le premier à admettre que je peux m’émouvoir par moments pendant mes propres recherches.

Néanmoins, le contenu de l’internet est souvent présenté expressément pour choquer, tout simplement, sans nécessairement informer, le tout dans le but de s’attirer des cliques. Même si on parle de sujets sensibles, comme la déportation des Acadiens ou les plaines d’Abraham, ce type de sujet risque d’être récupéré dans un contenu sensationnaliste. Ces genres de billets et de vidéos représentent, métaphoriquement, des calories vides : on s’émoie, on se choque, mais à la fin, sommes-nous plus informés sur le sujet? Au contraire, ce genre de contenu pose plutôt un risque de s’embourber dans des raccourcis téléologiques, des sur-simplifications, des omissions et combiens d’autres difformations historiques. La triste réalité est qu’un contenu rédigé d’abord pour stimuler une émotion va par la même occasion souvent négliger la qualité du contenu, plaçant les émotions devant les faits. Posez-vous donc ce genre de question en lisant ou consommant ce type de contenu sur les réseaux sociaux : est-on plus préoccupé à me faire sentir une émotion plutôt que de m’informer d’un fait?

Ceci est particulièrement vrai face aux contenus à saveur nationalistes, par exemple, peu importe si vous êtes souverainiste ou non. D’ailleurs, si un contenu reprend votre position politique, religieuse ou philosophique, soyez doublement méfiant : avant de croire une certitude, il est toujours bon d’en douter d’abord. Votre position en sortira que plus honnête encore. Pour reprendre l’exemple, il faut se souvenir qu’un contenu à saveur nationaliste est politique d’abord et avant tout, et la politique ne fait pas toujours bon ménage avec les faits et le contexte historique. Avant de gober du contenu prétendant, par exemple, que la Nouvelle-France était le « plus-meilleur-pays-du-monde » tout simplement « parce que », demandez-vous si ce genre de contenu est un tout petit peu caricatural… En règle générale, la sur-simplification d’une époque ou d’un événement est un signe avant-coureur d’une mauvaise maîtrise du sujet. La fétichisation de la Nouvelle-France comme un paradis perdu est tout aussi loufoque que de prétendre que notre passé colonial n’était qu’un enfer où tout n’était que vices et sévices.

Conclusion

En somme, ne consommez pas passivement. Ne gobez pas tout et rien sans discrimination. Surtout, soyez avertis et actifs dans votre quête de connaissances sur notre passé ou sur tout autre sujet.

Au fait, vous vous intéressez à la Nouvelle-France, mais ne savez pas trop où commencer? Sachez que la meilleure synthèse est :

  • Havard, Gilles, et Cécile Vidal. Histoire de l’Amérique française. Paris, Flammarion, 2014. 869 p.

N’oubliez pas mon autre site web, Nouvelle-France électronique, qui compile les sites web portant sur l’histoire du Régime français en Amérique.

Et surtout, n’oubliez pas que l’interprétation du passé n’est pas statique! L’avenir nous réserve encore de nombreuses surprises sur le passé. En avant!

27 September 2026

Nouveau livre! Voix de guerre

Dix ans après la publication de mon premier livre (Inconquis. Septentrion, 2016), j’ai l’extrême plaisir d’annoncer que j’ai un nouvel ouvrage qui vient de paraître aux Presses de l’Université Laval. Intitulé Voix de guerre : le renseignement au sein de l’armée française lors de la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord, ce livre reprend, augmente, agrémente, corrige et révise ma thèse de doctorat soutenue en 2020.

Rappelons le sujet : en 1756 éclate officiellement la guerre de Sept Ans, qui mènera à la conquête de la Nouvelle-France. Dès les débuts de cette guerre, il devient évident que le rapport de force en Amérique entre les troupes de la France et celles de la Grande-Bretagne est inégal. Se trouvant dans la position faible, l’état-major français doit ainsi pallier ce déséquilibre par tous les moyens possibles. L’administration coloniale s’appuie donc sur le renseignement militaire afin de se mettre au courant des plans de l’adversaire et pour maintenir la cohésion de sa propre armée éparpillée sur le territoire. Abordé thématiquement, cet ouvrage examine ce pan inédit de la Conquête. Il en ressort ces « voix » de guerre : interrogations de prisonniers, espionnage, rumeurs publiques… Tous les moyens sont bons – parfois même de véritables élans de désespoir – pour surmonter les défis d’une infrastructure de communication fragile, tout en s’informant sur l’ennemi.

En gage de la qualité de ce travail de recherche, je souligne qu’il s’était mérité une bourse importante du Conseil de recherches en sciences humaines. La Fondation Maurice-Séguin l’a également jugé digne d’une bourse de publication qui a contribué à me soutenir pendant l’édition de la thèse sous forme de livre.

À tous ceux et celles qui l’ont déjà commandé à l’avance de sa sortie, je vous remercie humblement! À ceux et celles qui hésitent encore, n’oubliez pas que les quantités sont limitées!

Au plaisir de croiser mes lecteurs et lectrices sur le circuit littéraire et historique.

29 August 2026

Réflexions sur 20 ans de mon amour pour la ville de Québec

Ti-Jos en 2006

Août 2026… Ce mois-ci marque le 20e anniversaire de ma première visite de Québec. Jamais je n’aurais pensé que ce voyage en 2006 changerait ma vie…

Tout ça à cause d’un billet d’avion accidentellement acheté en double qu’Air Canada refusait de me rembourser, m’offrant au lieu d’échanger la date et la destination. J’ai choisi Québec, inspiré par un dépliant tombé par hasard à mes pieds (ou de manière étrangement prophétique). Après une semaine de tourisme en tant qu’étudiant rêveur, je tombais en amour avec Québec.

Un an plus tard, un autre accident de parcours allait bouleverser mon trajet de vie comme une palette de pinball relançant la boule soudainement : en passant à la cafétéria pour me prendre une bouchée, je croisais un kiosque d’information pour un programme d’échange interprovincial. Quelques mois plus tard, je me retrouvais aux Archives nationales pour l’été. De retour à Sudbury, je m’étais décidé : à la fin de cette dernière année de bac, j’allais déménager à Québec, juste le temps de poursuivre ma maîtrise, rien de plus…

Eh bien! Vingt ans plus tard, mon transfuge continue, et j’ai posé racines depuis longtemps — longtemps même avant d’admettre à moi-même que mon billet de retour fut longtemps oublié.

Quand je suis nostalgique de ces premières années passées dans un appartement étudiant à 355$ par mois, bière en main et occupé à solidifier mes nouvelles amitiés sous un plafond de vieille tôle, j’écoute et réécoute Tom de Vincent Vallières : « On manque de rien icitte… On est ben ».

En vingt ans, j’ai connu de nombreuses amitiés et amours, des hauts et des bas, mais surtout, surtout, une communauté qui a su m’accueillir malgré les prédictions contraires de mes proches en Ontario.

Ce soir, je pense à ma belle ville d’adoption et je lève un verre à votre santé, et aux vingt prochaines années.

12 March 2026

Plaidoyer contre l’utilisation de l’IA dans la recherche et la rédaction

(Cette image ne fut pas créée avec l'aide d'IA. -JG)

 « I don’t participate in my own murder. » Je ne participe pas à mon propre meurtre. Paroles glanées sur BlueSky, leur autrice anonyme décriait l’obsession de vouloir nous obliger à adopter l’intelligence artificielle dans notre quotidien professionnel. Je ne peux être qu’en accord avec cette dame. Dès les débuts de l’apparition de l’IA (quelque part entre les premiers mèmes de Will Smith mangeant un spaghetti et l’omniprésence de Copilote dans le moindre logiciel de Microsoft), je sentais déjà un profond malaise vis-à-vis cette technologie qui aujourd’hui menace de nombreuses professions. J’aimerais éclaircir ici mes réserves face à son intrusion dans nos vies.

Je vous fais fi des nombreux arguments déjà énumérés par des gens plus érudits que moi. Ceux-ci comprennent en premier lieu le fait indéniable que l’industrie de l’IA repose sur un socle fondé sur le vol intellectuel pour entraîner la machine. S’ajoutent à cela les entraves à la vie privée, et le montant extraordinaire de pollution, d’usurpation de réserves d’eau fraîche et de gaspillage énergétique taxant l’environnement déjà fragilisé par nos activités économiques. Et enfin, point sur lequel je m’arrime, plusieurs ont décrié le danger existentiel que pose l’IA en étant un accélérant aux Fake news.

Ce que je ressens aujourd’hui, nous l’avons pourtant vu venir. Mon profond malaise existentiel se fonde sur l’effacement de la ligne entre réalité et artifice. Ne nous faisons pas d’illusions : nous sommes rendus au-delà de l’ère de la post-vérité, nous entrons maintenant d’un pied ferme dans l’ère de la post-réalité, où le virtuel s’immisce dans le réel, oblitérant progressivement toute démarcation entre les deux. Je vous fais grâce des nombreux exemples d’abus de l’IA à des fins politiques, racistes et sexistes. Elles font déjà les manchettes. L’angoisse que je veux soulever ici est d’abord et avant tout celle vécue dans la salle de classe.

Il devient de plus en plus évident que nous ne formons plus des élèves; nous évaluons leurs prompts, tant et si bien que même si je pousse mes étudiants à me promettre de ne pas se servir d’IA dans leurs travaux, tous deviennent suspects. En effet, comment voulez-vous que je fasse confiance à mes étudiants? Au-delà du fond de leurs travaux, même la forme pose problème lorsque la qualité des textes devient louche… Dois-je conclure que mes étudiants gardent tous leur promesse de me rendre que leur travail brut, pondu sans l’aide d’IA, tout en ayant soudainement fait fit des tendances d’écritures que j’ai observées pendant mes années d’expérience d’enseignement avant l’apparition de ChatGPT? Même si un texte s’appuie sur une intervention minime de cette technologie, comment faire la part entre son auteur et la machine qui lui a craché des phrases sur son écran?

Dans tous les cas, ces textes artificiels ne sont pas le produit d’un génie humain, mais d’un brassage des probabilités que tel mot suive tel mot. Donc, comment juger la qualité d’un texte, même à contribution minime de l’IA, si je ne peux pas déterminer ce qui provient de l’auteur et ce qui provient d’une agglomération statistique (et très possiblement plagiaire) du hachoir informatique des connaissances humaines? Encore une fois, tout est dorénavant suspect dans les épreuves remises par mes étudiants, même de la part de ceux et celles qui n’auront pas du tout touché à l’IA — comment puis-je différencier le texte bien écrit d’une étudiante douée d’un texte artificiel pondu à la demande d’un étudiant médiocre? Je dois constamment résister l’impulsion de vouloir simplement tout rejeter, jusqu’à preuve du contraire qui pourra m’assurer que l’étudiant que j’évalue sait effectivement écrire et faire de la recherche.

Une précision s’impose : je souligne que je ne suis pas contre le progrès. Je rappelle aussi que le nom « IA » est un terme fourre-tout. Ainsi, je peux certainement apprécier des plateformes d’IA comme Transkribus pour accomplir des tâches chronophages comme la transcription automatisée de milliers de documents. Je ne critique donc pas l’utilisation de l’informatique pour accomplir des tâches ennuyeuses de compilation ou de transcription de masse (comme l’OCRisation ou, encore une fois, Transkribus). Ma hargne vise plutôt les systèmes autonomes et génératifs comme les ChatGPT de ce monde. Je rappelle encore une fois que l’IA générative, par sa nature même, fonctionne par le plagiat et l’usurpation de tâches intellectuelles d’humains, le résultat étant en sus souvent criblé d’hallucinations numériques.

Pour tous ceux qui pourraient m’accuser d’exagérer et de reprendre les vieux arguments critiquant l’invention de la calculatrice, je souligne que la comparaison est aussi ridicule que celle entre un vulgaire pétard et une bombe nucléaire. D’ailleurs, les « Brogrammeur » ou Tech bros de ce monde ont déjà avoués qu’ils veulent nous faire gaver leurs IA afin de paver la voie vers un monde huxleyen... Voilà déjà une raison existentielle pour résister, de tuer cette dystopie dans l’œuf.

De surcroît, j’ajoute une raison très pratico-pratique pour faire acte de refus : au-delà des implications philosophiques, politiques, économiques, éthiques, environnementales, légales, et quoi d’autre encore à l’échelle de la planète, la simple vérité est que même au niveau personnel, l’utilisation de l’IA demeure criblée de problèmes. Par exemple, si une image vaut mille mots, une image IA vaut mille maux: allant du plagiat à l’anachronisme, aux représentations étranges ou instrumentalisées, ces images sont problématiques. Imaginez : Noël dernier, même le « p’tit Jésus » n’était pas à l’abri de se retrouver avec pas deux, mais trois pieds dans le dépliant de la messe de minuit de la paroisse de Québec! Comme quoi, même l’Église catholique n’est pas au-dessus de la tentation de la paresse, pourtant l’un de ses sept péchés capitaux... Blague à part, cet exemple illustre que nous avons plus de facilité à reconnaître les défauts de l’IA dans l’iconographie qu’elle produit, alors qu’elle commet tout autant d’erreurs dans les textes qu’elle recrache aux usagers.

Plus important encore, la principale faille de vouloir minimiser l’impact de l’IA est qu’elle prétend que cette dernière est un outil d’écriture au service de l’étudiant. En réalité, c’est l’inverse : c’est plutôt l’étudiant qui est l’outil de l’IA — et un outil, cela n’a pas d’agentivité. En effet, l’étudiant n’est pas en train de transposer ses idées sur un support; il se soumet à l’IA, l’aidant à peaufiner le texte recraché pour le rendre plus « humain », et de facto, aider la machine à s’entraîner et à s’améliorer pour passer complètement outre de l’étudiant à l’avenir (oui, les Microsoft et Google de vos appareils espionnent vos moindres frappes du clavier). Il est d’autant plus important de se rappeler aussi que l’IA est une sorte de renversement du parcours de l’hypothèse à la conclusion : logiquement, on rejoint une conclusion après avoir cogité et recherché afin de comprendre. Mais avec l’IA, on demande la conclusion avant même de comprendre, et souvent, sans même chercher à comprendre.

Ce ne sont donc pas les talents de l’étudiant qui se trouvent sur la page. L’étudiant est marginal dans la production du résultat invoqué par incantations « pomptiques ». Comble de l’ironie, la maladresse et le manque d’expérience de l’étudiant deviennent encore plus évidents à la lumière de ses ajustements au texte : combien de profs sont restés surpris à soudainement lire une phrase totalement bancale et boiteuse au milieu d’un texte autrement grammaticalement immaculé? L’inexpérience de l’étudiant est donc trahie par ses rares contributions honnêtes dans un texte autrement généré par la machine. À la fin, ce processus (ou manque de processus) n’encourage pas l’étudiant à exercer sa plume pour s’améliorer, mais à mieux cacher ses interventions, à s’effacer devant la machine, en somme, à abdiquer sa capacité de réfléchir et de s’épanouir, capacité passant forcément par l’effort et la pratique. Je rejette donc du revers de la main la prémisse que les professeurs doivent dorénavant aider les étudiants à bien se servir de l’IA dans la rédaction de leurs travaux tout simplement parce que « l’IA est ici pour rester »…

J’ai longtemps cherché les paroles pour exprimer cette méfiance que je ressens au fond de moi-même contre l’IA. Je les ai enfin trouvées, formulées à merveille par la politologue et essayiste Asma Mhalla (pour les temps qui courent, je recommande fortement d’accorder priorité à son livre et de le placer sur le dessus de votre pile de lecture) : 

« La métamorphose technologique redéfinit les verbes structurants de nos régimes de subjectivité. Penser, par exemple, relevait d’un processus actif : douter, formuler, bifurquer. Aujourd’hui, c’est cliquer. L’IA prend en charge l’effort intellectuel : elle trie, hiérarchise, recommande, visibilise certains récits, invisibilise d’autres savoirs. Le sujet pensant est atrophié. Il n’élabore plus, il consomme des contenus prêts à l’usage. » [Asma Mhalla, Cyberpunk : le nouveau système totalitaire, Paris, Seuil, 2025, p. 154.]

À la lumière de cette dure vérité, la question que nous devons nous poser est la suivante : qu’est-ce que l’éducation universitaire et à quoi sert-elle? Dans un monde moderne, pressé, impulsif et superficiel comme le nôtre, où les corporations et les politiciens se font compétition pour nos moindres moments d’attention, il n’a jamais été aussi important de prendre le temps de ralentir, de ralentir et d’apprendre à réfléchir au lieu de simplement réagir. À l’image du « slow food » pour contrer la médiocrité du « fast-food », nous devons améliorer notre nutrition intellectuelle à l’aide de la « slow thinking », c’est-à-dire cultiver le processus délibéré de prendre le temps de réfléchir pour contrer les mauvaises idées. L’université se doit d’être l’endroit où développer ces aptitudes. La réflexion, après tout, n’est pas une activité naturelle, innée : c’est un talent qui requiert de l’entraînement, de l’effort et de la volonté. Pour ces raisons, je dis à mes étudiants que je me fiche de leurs résultats : je veux voir et sentir le processus derrière leur travail.

De surcroît, je crois très sincèrement que nous avons tort de penser que l’utilisation de l’IA nous épargne du temps, bien au contraire. En effet, tant qu’à passer notre temps à contre-vérifier ce que l’IA nous a recraché, autant effectuer le travail soi-même. D’ailleurs, est-ce vraiment épargner du temps si le temps supposément « épargné » fut retiré d’un apprentissage important ou d’une période de réflexion nécessaire? Encore une fois, ce n’est pas tant le résultat de la recherche qui compte, mais la méthode et le processus, et ceux-ci prennent du temps. Un chercheur porte bien son nom : il cherche. C’est le temps consacré à mener ses recherches qui est le médium de son excellence. C’est cet effort qui permet de tomber sur des sources inconnues et insoupçonnées; de facto, ces découvertes font brasser les idées et donnent naissance à de nouvelles avenues de réflexion; en suivant ces différents filons pour déterminer leur potentiel, on écarte les faiblesses de notre thèse et on accumule des bases solides. En somme, on fait ce que la machine ne sait pas faire : innover. Et l’innovation ne passe pas toujours par des raccourcis.

À défaut de pouvoir convaincre les étudiants de s’éloigner de l’IA, il faudra trouver moyen de les encadrer. Comment, je ne le sais pas encore; je caricature à peine en proposant un retour aux machines à écrire pour les éloigner de l’ordinateur… Autrement, nos étudiants devront se poser sincèrement la question : comment convaincrons-t-ils leurs futurs employeurs que leur baccalauréat, obtenu entièrement à l’aide d’IA, fera d’eux des candidats supérieurs par opposition à ceux tout frais sortis du secondaire, sachant « pitonner » tout aussi bien, sinon mieux qu’eux sur ChatGPT?

Alors que certains collègues s’avouent vaincus et abandonnent l’idée de confier à leurs étudiants des travaux de réflexion et de rédaction pour faire place à des examens et d’autres exercices misant sur l’apprentissage par cœur (et souvent oraux), j’y vois une sérieuse dérive : pour paraphraser Montaigne, le but du séjour universitaire des étudiants n’est pas de se retrouver avec une tête bien pleine, mais une tête bien faite. Nous devons trouver moyen de réconcilier les étudiants avec le monde physique des bibliothèques, des archives, du réseautage, de la recherche, de la méthode, de l’effort.

Enfin, loin de moi l’idée de dénoncer mes collègues qui, personnellement, adoptent l’IA de plein gré, y voyant au minimum un moyen de combattre le syndrome de la page blanche en y « puisant inspiration ». Toutefois, pour ma part, je refuse même de faire cela : je tiens à garder jalousement la fierté de ce que je produis. Et voilà peut-être mon dernier argument dans mon plaidoyer à mes étudiants : avez-vous si peu confiance en vos propres compétences et aptitudes que vous vous avouez immédiatement vaincu sans avoir essayé de vous améliorer? Je vous assure, dans le monde professionnel des sciences humaines, rien n’égale la fierté de tenir une publication entre ses mains, sachant que tu en es le créateur et qu’on l’aura trouvé assez important pour se mériter la dignité d’être imprimée et diffusée dans le monde. Voulez-vous vraiment concéder cette fierté à une machine?

En somme, l’IA générative ne contribue pas à l’éducation. Elle crée un simulacre d’éducation, un mirage d’impression d’avoir produit des connaissances et d’en avoir accumulé. Au risque du cliché, j’emprunte cette citation tirée du roman Dune de Frank Herbert : « Les hommes ont autrefois confié la pensée aux machines dans l’espoir de se libérer ainsi. Mais cela permit seulement à d’autres hommes de les réduire en esclavage, avec l’aide des machines. »  Chers étudiants, je vous lance un cri du cœur : n’abdiquez pas votre humanité à une machine, et votre capacité de penser à des psychopathes huxleyens. Vous êtes plus que la somme d’algorithmes et la proie de la cupidité des technofascistes de ce monde. Visez l’enrichissement de votre esprit plutôt que l’enrichissement des poches de brogrammeurs.

 

N.B. Si vous tenez à le savoir, ce texte m’aura pris 546 minutes à écrire et éditer.