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| « Le Puritain » Par Augustus Saint-Gaudens 1883-86/1899 Bronze. Art Institute of Chicago 2007.390 Photo: Joseph Gagné, 2024. |
Qu’ont en commun une attaque sanglante contre un petit village du Massachusetts en 1704 et une histoire de diables et de revenants? La réponse : un prêcheur puritain particulièrement zélé[1]!
À vrai dire, le rapprochement entre la guerre et la
superstition en Nouvelle-France n’est pas chose nouvelle, ni sera-t-elle
terminée avant la fin du Régime français. En effet, pour certains, la guerre de
la Conquête était également un concours de force entre la religion des Papistes
français et celle des protestants de la Nouvelle-Angleterre[2]. Reculant au
siècle précédent, il ne faut pas oublier non plus que les déprédations
franco-autochtones contre les villages du Massachusetts soulevèrent des notions
de conspirations entre les présumés sorcières et sorciers de Salem, le Diable et les
Français; après tout, la crise réactionnaire de certains accusateurs à Salem
était directement liée à leur traumatisme d’avoir été capturés et, pour un
certain temps, gardés prisonniers au Canada[3]. Avec l’Halloween et la
Toussaint qui s’approchent à grands pas, citons une autre anecdote du
surnaturel associée à la guerre.
L’année est 1704 : le 11 mars, le sieur Hertel de Rouville mène une expédition franco-autochtone d’environ 250 hommes contre le village de Deerfield au Massachusetts. Nous sommes en pleine guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), ou Queen Anne’s War, comme la surnommeront les colons britanniques. L’attaque matinale est un succès : le parti fait 48 morts et 112 prisonniers[4]. Ces derniers seront rapportés au Canada avec peine et de misère dans les neiges et le froid de fin d’hiver. Parmi les prisonniers se trouve le prêcheur John Williams (1664-1729). Son épouse Eunice, quant à elle, meurt en chemin (voir l'image ci-dessous).
Entre sa capture et sa libération en novembre 1706, Williams
bénéficie tout de même d’un accueil respectueux de la part de ses hôtes. Il est
tour à tour logé chez différentes familles aisées. Il publiera d’ailleurs en
1707 un témoignage de son expérience, intitulé The
Redeemed Captive (Le captif racheté). En somme, son récit se
concentre moins sur la description de son nouvel environnement, mais plutôt sur
ses observations sur le catholicisme en Nouvelle-France et les nombreux
arguments utilisés par ses gens et son clergé pour chercher à le convaincre
d’épouser la religion locale. Entre autres, l’auteur se plaît à noter la
« superstition romaine » (« Romish superstition »).
Le comble de l’ironie, c’est que pour Williams, est superstition tout ce qui
sert à confirmer la foi catholique, mais jamais ses propres histoires
improbables qui soutiennent sa position théologique. Nous pouvons donc lire
avec un petit sourire en coin de bouche ces quelques témoignages du surnaturel
de la plume du prêcheur. (Note : ces
textes ont été édités et retravaillés à partir de la traduction initiale
confiée à Google, qui, soit dit en passant, gère mal l’anglais et le français
du xviiie siècle.)
Une histoire de Purgatoire
« Peu avant l’arrivée de M. Dudley [fils du gouverneur du
Massachusetts], un soldat entra dans la maison de mon propriétaire [landlord],
pieds nus et jambes nues, se rendant en pèlerinage à Sainte-Anne [de Beaupré]
car, dit-il, “mon capitaine, mort il y a quelques années, m’est apparu et m’a
dit qu’il était au purgatoire; il m’a dit que je devais faire un pèlerinage à
Sainte-Anne, en faisant pénitence, et faire dire une messe pour lui, et qu’alors
il serait délivré.” Beaucoup le crurent et en furent fort touchés; ils vinrent
m’en parler pour obtenir mon adhésion à leur purgatoire inventé. Le soldat me
dit que les prêtres lui avaient conseillé d’entreprendre ce pèlerinage. Et je
suis enclin à penser qu’ils lui avaient ordonné de s’arrêter chez mon hôte afin
que je pusse le voir et lui parler. J’ai ri de cette sottise qu’un soldat devait
être envoyé pour mener cette commission; mais ils en furent fort mécontents et
déplorèrent mon obstination de ce que je ne voulais pas être ramené d’un déni
du purgatoire par une providence si miraculeuse.
Autant que je le
pus, j’exposai le cas devant Dieu, le suppliant de les décevoir dans leur
attente de faire des prosélytes auprès des captifs grâce à ce stratagème; et
par la bonté de Dieu, cela ne fut guère utile; car la conversation du soldat
était telle que plusieurs parmi les Français eux-mêmes jugèrent que c’était une
imposture. Et bien que le capitaine dont on parlait fût le frère de l’épouse du
gouverneur[5], je n’entendis
plus jamais parler d’aucun souci ni d’aucun soin pour le faire sortir du
purgatoire[6]. »
Le Diable est un chat
« Un individu de la paroisse où je vivais m’a raconté que, le 22
juillet 1705, il se trouvait à Québec, à l’église des frères mendiants [les
Récollets], lors d’un de leurs jours de fête en l’honneur d’un grand saint de
leur ordre; et qu’à la messe de cinq heures du matin, en présence de près de
deux cents personnes, un grand chat gris brisa ou écarta de la vitre, entra
dans l’église, se faufila le long près de l’autel et éteignit cinq ou six
bougies qui brûlaient; et que personne ne put dire par où le chat était sorti; et
il pensait que c’était le Diable[7]. »
Revenants
« Quand j’étais en ville en
septembre, j’ai vu deux servantes anglaises qui avaient vécu longtemps avec les
Indiens. Elles m’ont raconté qu’un Indien était mort à l’endroit où elles se
trouvaient; et que, alors que plusieurs de ses proches étaient réunis pour
assister à son enterrement, le mort s’est levé et leur a dit : “Qu’à sa mort,
il était allé en enfer, et qu’il y avait vu tous les Indiens morts depuis leur
conversion à la religion papiste; et il les a avertis de l’abandonner, sous
peine d’être damnés eux aussi”; puis il est retombé mort. Elles ont dit que les
Indiens étaient effrayés et très mélancoliques, mais le jésuite à qui ils ont
raconté cela leur a dit que ce n’était qu’une illusion du Diable pour les
détourner de la vraie religion; il a ajouté qu’il savait avec certitude que
tous les Indiens morts dont avait parlé cet Indien étaient au Ciel, et qu’une
seule Indienne [squaw] était allée en enfer pour être morte sans avoir
reçu le baptême. Ces servantes ont également dit que beaucoup d’Indiens
regrettaient grandement d’avoir fait la guerre contre les Anglais à l’instigation
des Français[8]. »
Conclusion
Que faire de ces histoires de superstition en
Nouvelle-France? Sont-elles de réels témoignages de l’imaginaire d’un peuple
aux prises avec une peur du surnaturel? Ou plutôt les fabulations d’un prêcheur
zélé voulant démontrer à son lectorat l’erreur théologique des
« Papistes »? L’un n’a pas à empêcher l’autre : autant une
invention totale peut tout de même refléter des croyances réelles, autant une
relation authentique de croyances locales peut servir de propagande aux
protestants contre le catholicisme à l’époque. Peu importe la vérité, on ne
peut nier que les colons français eux-mêmes nous ont légué de nombreuses
histoires de diables, de revenants et de croyances superstitieuses de toutes
sortes.
Pour en savoir plus
- Bertrand Van Ruymbeke, L’Amérique avant les États-Unis : Une histoire de l’Amérique anglaise, 1497-1776, Paris, Flammarion, 2016, 788 p.
- John Williams, The Redeemed Captive Returning to Zion, George Sheldon (dir.), Springfield, MA., The H. R. Huntting Company, 1908. 212 p.
- Marie-Aimée Cliche, Les pratiques de dévotion en Nouvelle-France. Comportements populaires et encadrement ecclésial dans le gouvernement de Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 1990, 358 p.
- Robert Lahaise, Nouvelle-France, English Colonies : L’impossible coexistence, 1606-1713, Québec, Septentrion, 2006, 295 p.
Notes
[1] J’ai déterré cette histoire en faisant de la
recherche pour ma chronique à venir dans les pages de la Revue d’histoire de la Nouvelle-France.
[2] Voir le sixième chapitre de mon livre Voix de
guerre : le renseignement au sein de l’armée française lors de la guerre
de Sept Ans en Amérique du Nord, Québec, Presses de l’Université Laval,
2026, 330 p.
[3] Voir
à ce sujet Emerson W. Baker, A
Storm of Witchcraft: The Salem Trials and the American Experience, New York
(N.Y.), Oxford University Press, 2015. 398 p.
[4] Somme toute, c’est relativement peu sur l’ensemble
de la guerre : entre 1708 et 1711, ce sont 12 000 prisonniers
français qui sont envoyés en Grande-Bretagne. Alexandre Dubé, Te rappelleras-tu encore que j’existe?
Correspondances dérobées du xviiie
siècle, Montréal, Boréal, 2026, p. 54.
[5] Le
capitaine en question est Pierre Jacques de Joybert Soulange, né le 8 juillet
1677 et décédé à l’âge de 26 ans, le 16 janvier 1703. PRDH.
Individu #18190.
[6] « A little
before Mr. Dudley’s arrival, came a soldier into my landlord’s house, barefoot and
barelegged, going on a pilgrimage to Sainte Anne: For, said he, my captain, who
died some years ago, appeared to me, and told me he was in purgatory; and told
me I must go a pilgrimage to Sainte Anne, doing penance, and get a mass said
for him, and then he should be delivered. Many believed him, and were much
affected with it; came and told me of it, to gain my credit of their devised
purgatory. The soldier told me, the priests had counselled him to undertake
this pilgrimage. And, I am apt to think, ordered his calling in at my landlord’s,
that I might see and speak with him. I laughed at the conceit, that a soldier
must be pitched upon to be sent on this errand; but they were much displeased,
and lamented my obstinacy, in that I would not be reclaimed from a denial of
purgatory by such a miraculous providence.
As I was able, I spread the
case before God, beseeching of him to disappoint them of their expectations to
proselyte any of the captives by this stratagem; and by the goodness of God, it
was not very serviceable; for the soldier’s conversation was such, that several
among the French themselves judged it to be a forgery. And though the captain
spoken of, was the governour’s [sic] lady’s brother, I never more heard any
concernment or care to get him out of purgatory. » John Williams. The Redeemed Captive
Returning to Zion, Édité par George Sheldon, Springfield, MA., The H. R.
Huntting Company, 1908. p. 79-80.
[7] « One of
the parish, where I lived, told me, that on the twenty-second of July, 1705, he
was at Quebec, at the mendicant friar’s church, on one of their feast days, in
honour of a great saint of their order, and that at five o’clock mass, in the
morning, near two hundred persons being present, a great grey cat brake or
pushed aside some glass, entered into the church, passed along near the altar, and
put out five or six candles, which were burning; and that no one could tell
which way the cat went out; and he thought it was de devil. » Williams, The Redeemed Captive…, p.
80-81.
[8] « When
I was in the city in September, I saw two English maids, who had lived with the
Indians a long time. They told me, that an Indian had died at the place where
they were; and that when sundry of his relations were together, in order to
attend his burial, the dead arose, and informed them, “That at his death he
went to hell, and there he saw all the Indians that had been dead since their embracing
the popish religion; and warned them to leave it off, or they would be damned too;”
and laid down dead again. They said, the Indians were frightened, and very
melancholy, but the Jesuit, to whom they told this, told them it was only a
delusion of the devil, to draw them away from the true religion; adding, that
he knew for certain that all those Indians who had been dead, spoken of by that
Indian, were in heaven; only one squaw was gone to hell, who died without
baptism. These maids said also, that many of the Indians much lamented their
making a war against the English, at the instigation of the French. » Williams, The Redeemed Captive…, p. 81-82.





