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28 December 2025

Danger: Glissade!

Image tirée de la légende montréalaise
 Nips Daimon, par C.E. Bockus,
publiée dans Once a Week,
vol. 6, 24 mai 1862, p. 602-208.


Saviez-vous qu’il était illégal de glisser dans les rues de Québec sous le Régime français? Voici une transcription tirée des ordonnances des intendants :

24 [décembre 1748] qui deffend de glisser dans la ville

François Bigot &.ca.

Sur ce qui nous a esté représenté que les Enfans et même de grandes personnes glissent En traines, En patins et autrement dans les differentes Costes de cette ville, ce qui Expose les passants à des accidents (comme il est déja arrivé par la vitesse avec laquelle Ils peuvent tomber sur Eux), n’ayant pas le temps de se ranger pour les Eviter, a quoy Estant nécéssaire de remedier.

Nous faisons tres Expresses Inhibitions et deffenses a toutes personnes, et aux Enfans de glisser dans les rües de cette ville, soit En traines, En patins ou autrement, a peine contre Les grandes personnes de Dix Livres d’amende payable sans deport et aplicable aux hopitaux Et quant aux Enfans qui seront pris En Contravention, declarons que leurs peres et meres seront contraints au payement de pareille amende de Dix Livres pour chacun de leurs Enfans, Lesquels [dits] Enfans garderont prison jusques à ce que leurs [dits] peres et meres ayent Satisfait a [ladite] amende Et à l’Egard des Enfans qui n’auroient ni peres ni meres, Nous prévenons leurs maitres, Leurs tuteurs, parens ou autres particuliers chez Lesquels Ils demeureront qu’ils Seront également contraints au payement de l’amende que s’ils Estoient leurs propres Enfans. Mandons aux Officiers de Police de tenir Exactement la main a l’Exécution de la présente ordonnance qui sera Lüe, publiée et affichée partout ou besoin sera à ce que personne n’En puissent prétendre cause d’Ignorance. fait à Quebec le vingt quatre Decembre 1748 Bigot




 Source :

Archives nationales à Québec, E1,S1,D36, Fonds Intendants, Cahier 36 : Registre des commissions et ordonnances rendues par Monsieur Bigot, intendant de justice, police, finances et de la marine de la Nouvelle-France. Folio 28v-29v. Ordonnance du 24 décembre 1748 qui défend de glisser dans la ville de Québec. En ligne : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4924966?docref=Bq0cpdNPNAtAhQ31zqwnXA

14 December 2021

Carrousel d'images: L'hiver au Canada à la fin du Régime français

Pour leur édition de 2021, les Rendez-vous d'histoire de Québec ont cherché à diversifier les types de présentations virtuelles offerts au public. J'ai eu le plaisir d'être invité à contribuer à leur Carrousel d'images. N'oubliez pas de cliquer sur le lien précédent pour voir d'autres historiens commentant des images!

28 April 2021

La bataille de Sainte-Foy et le changement climatique

Le parc des Braves
Photo: Joseph Gagné, 25 avril 2021

Aujourd’hui marque l’anniversaire de la bataille de Sainte-Foy. Comme on s’en souvient tous, après s’être replié à Montréal après la désastreuse bataille des plaines d’Abraham le 13 septembre 1759 et la capitulation de la ville cinq jours plus tard, le chevalier de Lévis — qui prend la relève du défunt Montcalm — mène une nouvelle offensive en avril 1760 contre les Britanniques terrés dans la ville. Ce qui suit est essentiellement la même bataille qu’à l’automne, mais avec les positions inversées.

Déjà au 31 mars, il n'y avait presque
plus de glace sur le fleuve Saint-Laurent.

Ce qui me frappe toutefois en relisant les témoignages contemporains est la constatation que le climat était totalement différent de ce qu’il est aujourd’hui. Il est difficile de trouver les mesures météorologiques précises pour l’hiver 1759-1760 : comme l’écrit Yvon Desloges, « Durant les premières décennies après la cession du pays, la documentation se fait plus parcimonieuse quant aux observations météorologiques. » (Desloges, Sous les cieux de Québec, p. 84.) Toutefois, l’hiver précédent était rigoureux. Celui de 1759-1760 semble l’avoir été tout autant. Avril, cependant, demeurait un mois plutôt misérable avec ses glaces sur le fleuve Saint-Laurent, sa terre gelée, et les pluies printanières froides et parfois violentes. Depuis mon arrivée à Québec en 2008, j’ai certainement remarqué que la neige et les glaces disparaissent de plus en plus tôt. À mon souvenir, la dernière fois que j’ai vu des glaces sur le Saint-Laurent cette année était au mois de mars. Voyez vous-mêmes sur mes photos prises cette semaine l’état de la nature et de la « neige », tant sur les plaines d’Abraham, qu’au parc des Braves où a eu lieu une bonne partie de la bataille.

Le 27 avril 2021, il fallait vraiment chercher pour
trouver de la neige sur les plaines d'Abraham.

L’histoire climatique et environnementale de la Nouvelle-France augmente en intérêt avec la montée de nos propres préoccupations en ce qui concerne le réchauffement de la planète. Il ne s’agit que de penser au récent livre de
Christopher M. Parsons, A Not-So-New World: Empire and Environment in French Colonial North America (University of Pennsylvania Press, 2018). Il est dorénavant impensable de négliger de parler de l’effet humain sur le climat en abordant l’Ancien régime, même si cette période précède le plein envol de l’ère industrielle au xixe siècle.

Je vous laisse donc avec ces quelques témoignages contemporains, sans ordre particulier, au sujet des conditions pendant le mois d’avril 1760.

Anonyme

« La plupart des rivières étant encore glacées, les troupes ne purent arriver que le 24 à la Pointe-aux-Trembles, où étoit le rendez-vous de la petite armée. Elles furent même obligées d’y débarquer sur les glaces qui n’avoient encore laissé de libre que le milieu du fleuve. »

26 avril 1760 : « Un autre incident leur avoit donné connoissance parfaite de notre mouvement. Quelques-unes des glaces qui bordoient le fleuve, s’étant détachées le 26 au matin, entraînèrent des bateaux d’artillerie il y en eut de submergés. Quelques canonniers y périrent. Un d’eux fut porté sur un glaçon jusqu’à Québec, et le gouverneur anglois ayant appris de lui le mouvement que nous faisions par le marais, fit ses dispositions pour n’être pas surpris. »

[Anonyme, « Relation de l’expédition de Québec aux ordres de M. le chvalier de Lévis, maréchal des camps et armées du roi, en 1760 », dans Casgrain (dir.), Relations et journaux…, p. 225 et 229.]

Vauquelin

20 avril 1760 : Vauquelin mentionne que les hauteurs du lac Saint-Pierre sont libres de glaces.

[« Extraits du journal de M. Vauquelin », dans Casgrain (dir.), Relations et journaux…, p. 263]

Malartic

23 avril 1760 : « Le 23 vent de nord-est et pluie. »

26 avril 1760 : « Vers les 5 h. il s’est élevé un orage violent suivi d’une forte pluye. »

27 avril 1760 : « Tous les officiers l’ont faite à pied, et ont eu à souffrir ainsi que leurs soldats de la pluye, de la neige, ainsi que de l’incommodité de marcher dans l’eau jusqu’à demi-jambe. »

29 avril 1760 « Les Anglois ont inquiété nos travailleurs qui ont peine à enlever la terre qui est encore gelée. »

[Malartic, Journal des Campagnes au Canada…, p. 314, 315 et 321]

Lévis

20 avril 1760 : « On trouva à l’entrée du gouvernement de Québec le fleuve encore plein de glaces, ce qui joint au grand froid et au risque paroissoit devoir arrêter l’armée. »

26 avril 1760 : « On descendit en bateau jusqu’à Saint-Augustin où l’on travailla à les traîner sur les glaces, pour les mettre à terre [...]. »

« Il fit une nuit des plus affreuses, un orage [pluie et éclaires] et un froid terribles, ce qui fit beaucoup souffrir l’armée qui ne put finir de passer que bien avant dans la nuit. » [Le mauvais temps – pluie – continue le lendemain.]

10 mai 1760 : « La nuit fut très pluvieuse [...]. »

[Lévis, Journal…, p. 258, 259, 260 et 278.]

Johnstone

« Nous aurions selon toutes les apparences enlevè [sic] Quebec par surprise sans un de ces Caprices de la fortune qui souvent ont autant de Part aux Evenemens de la Guerre que le Genie de plus grands Generaux. Un Batteau d’Artillerie ayant été coulé à fond visav’s le Cap Rouge par les Glaces, dont le Fleuve en charioit encor beaucoup, Un Cannonier se sauva sur un Glaçon, et le Courant emporta le Glaçon avec le Cannonier dessus sans qu’il fut possible de le retirer de là. Le Glaçon étant descendû œvisavis [sic] de Quebec par le courant, les Anglois appercevant de la Ville ce Malheureux Cannonier au Milieu du Fleuve en eûrent Compassion, et firent sortir tout de suite des bateaux à son Secours, que le tirerent de là avec beaucoup de Peine ; Il étoit alors sans Connoissance et sans Signe de Vie, mais 1’ayant rechauffé avec des Cordiaux qu’on lui donna Il revint peu à peu a luimeme [sic]. Sitôt qu’Il fût en Etat de parler, on lui demanda d’où Il venoit? Le Cannonier répondit avec Naiveté et innocemment, qu’Il venoit de l’Armée françoise au Cap Rouge. Dabord ou [sic] le crût dans la Délire : Mais 1’ayant examiné plus amplement Ils reconnûrent qu’Il parloit sans detour, et on peut juger de leur Etonnement. Sans cette Avanture Extraordinaire, M. de Lévis auroit pû se rendre Maitre de la Ville de Quebec [...]. »

[Johnstone, « Mémoires… », p. 160-161.]

Knox

Les Highlanders à la bataille de Sainte-Foy, tels
qu'imaginés par l'artist Steve Noon.
(Osprey Publishing)

« We had
violent thunder and lightning this evening, surpassing any thing of the kind that has been known in this country for many years; and was succeeded by a most tremendous storm of wind and rain, threatening desolation to trees, houses, &c. the river was so agitated by this uncommon storm, which came from the south-east quarter, as effectually to tear up and disperse all the remaining ice ».

« About two o’clock this morning the watch on board the Race-horse sloop of war in the dock, hearing a distressful noise on the river, acquainted Captain McCartny therewith, who instantly ordered out his boat, which shortly after returned with a man whom they found almost famished on a float of ice; notwithstanding all imaginable care was taken of him, it was above two hours before he was able to give an account of himself; when the terrors of his mind had subsided, and he could speak, he gave his deliverer the following intelligence: ‘That he is a Serjeant of the French Artillery, who, with six other men, were put into a floating battery of one eighteen-pounder; that his batteau overset in the great storm above-mentioned, and his companions he supposes are drowned; that he swam and scrambled, alternatively, through numberless floats of ice, until he fortunately met with a large one, on which, though with great difficulty, he fixed himself; that he lay on it for several hours, passed the town with the tide of ebb, which carried him near to St. Lawrence’s church on the island of Orleans; and was driving up again with the tide of flood, at the time that our boat happily came to his relief.’ He added, ‘that the French squadron, consisting of several frigates, armed sloops, and other craft, such as galiotes, floating batteries, and batteaus innumerable, laden with ammunition, artillery, provisions, intrenching-tools, and stores of all kinds, were coming down to the Foulon, at Sillery; where they were to meet the army under M. de Levis and M. Bourlemacque, amounting to twelve thousand men at least, though many people computed them at fifteen. – That their fleet, particularly the small craft, were separated by the storm, and he believes many of them are lost, by the number of different articles which he saw floating down with him, and several guns he heard, and supposes may be signals of distress from their larger vessels.’ […] His story being told, Captain McCartney immediately conducted him in a sailor’s hammock up to the Governor, to whom he recounted all the foregoing particulars […]. »  

« Moderate weather, with a thick and cold misting rain. »

« In the course of the action we were insensibly drawn from our advantageous situation into low swampy ground, where our troops fought almost knee-deep in dissolving wreaths of snow and water, whence it was utterly impracticable to draw off our artillery under those unhappy circumstances [..]. »

[Knox, John. An Historical Journal…, p. 289-291 et 294.]

Sources et lectures suggérées

  • Casgrain, H.R. (dir.). Relations et journaux de différentes expéditions faites durant les années 1755-56-57-58-59-60. Québec, L.-J. Demers & Frères, 1895. 274 p. Coll. « Manuscrits du maréchal de Lévis ».
  • Coates, Colin, et Dagomar Degroot. « «Les bois engendrent les frimas et les gelées»: comprendre le climat en Nouvelle-France », Revue d’histoire de l’Amérique française, Vol. 68, No. 3‑4 (2015), p. 197‑219.
  • Desloges, Yvon. Sous les cieux de Québec. Météo et climat, 1534-1831. Québec, Septentrion, 2016. 220 p.
  • Johnstone, Chevalier de. « Mémoires de M. le chevalier de Johnstone », dans Part I Lady Durham’s Journal, Part II Memoires de M. le Chev. de Johnstone. Québec, Literary and Historical Society of Quebec and The Telegraph Printing Co., 1915. p. 63-199. En ligne : https://archive.org/details/ladydurhamsjourn00durhuoft
  • Jonsson, Fredrik Albritton. « Climate Change and the Retreat of the Atlantic: The Cameralist Context of Pehr Kalm’s Voyage to North America, 1748–51 », The William and Mary Quarterly, Vol. 72, No. 1 (2015), p. 99‑126.
  • Knox, John. An Historical Journal of the Campaigns in North-America, for the Years 1757, 1758, 1759, and 1760 [Etc.]. Vol. 2, Vol. 2. Londres, W. Johnston, 1769. 465 p. En ligne : https://archive.org/details/historicaljourna02knox/page/n9
  • Lévis, François-Gaston de. Journal des campagnes du chevalier de Lévis en Canada de 1756 à 1760, Édité par H. R. Casgrain. Montréal, C. O. Beauchemin & Fils, 1889. 340 p.
  • Malartic, Gabriel de Maurès de (Édité par Paul Gaffarel). Journal des Campagnes au Canada de 1755 à 1760. Dijon, L. Damidot, 1890. 370 p.
  • Parsons, Christopher M. A Not-So-New World: Empire and Environment in French Colonial North America. Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2018. 264 p.
  • Williams, Linda. « The Anthropocene and the Long 17th Century 1550-1750 », dans Tom Bristow et Thomas H. Ford (dir.), The Cultural History of Climate Change. New York, Routledge, 2016. p.87‑107.

09 April 2019

L'hiver et la guerre de Sept Ans


Les Rogers' Rangers se battent même en hiver

Bon mois d'avril à mon lectorat! Cette tempête de neige tardive m’inspire à vous partager une section qui sera sans doute coupée de ma thèse, mais qui mérite 
tout de même une place ici sans trop d'édition.

L’intensité de l’hiver au Canada vaut à ce dernier la célèbre réputation de n’être que « quelques arpents de neige ». Après tout, comme le rappellent Colin Coates et Dagomar Degroot « La Nouvelle-France, selon les Français, ne devait pas être aussi froide. Située à la même latitude que Paris (presque 49° N), la colonie aurait dû bénéficier en principe d’un climat relativement similaire[i]. » Même si l’hiver au xviiie siècle s’avère plus doux que le siècle précédent[ii], la réputation en demeure intacte.

Habitant, vers 1780
Musée royale de l'Ontario
En réalité, la température varie tout de même de région en région en Nouvelle-France, une colonie qui s’étire sur près d’un tiers du continent. N’empêche que le froid intense du Saint-Laurent pose un désavantage face aux voisins britanniques qui ont plusieurs ports sans glace à l’année longue. Comme le décrit Bougainville, « Les Anglais ont l’hiver un mois plus tard et le printemps un mois plus tôt que nous[iii]. » Au fort Duquesne, en plein milieu de la région contestée par les deux couronnes à la fin du Régime français, le climat y est « doux et tempéré; le mois de janvier seul est froid[iv] ». Toutefois, comme le Mississippi, l’Ohio est une rivière qui risque de déborder au printemps, parfois l’automne. J.C.B. (Joseph-Charles Bonin) témoigne qu’en 1757, « l’eau monta vingt cinq pieds au dessus de son lit ordinaire, de sorte qu’elle se trouva être de cinq pieds sur la berge ou terrain où est établi le fort Duquesne[v] ». Ainsi, à chaque région suffit sa peine liée aux saisons…

Bougainville va commenter à plusieurs reprises sur les dangers de l’hiver[vi].
L’hiver en Canada.— L’hiver est toujours très rude en Canada, le froid y est cependant toujours beau et fort sec, pourvu qu’il n’y ait pas de vent de nord-est, qui produit toujours de la neige l’hiver et de la pluie le printemps. Il est aisé de juger de la rigueur de la saison quand on songe que le fleuve Saint-Laurent prend tous les hivers, à pouvoir le traverser en voiture, et la navigation qui cesse d’être libre à la fin de novembre, ne recommence, pour l’ordinaire, que vers le 20 avril ; une année même la rivière était encore prise, vis-à-vis de Québec, au 3 mai. Cet hiver a été un des plus rudes. Le thermomètre a été jusqu’à 26 degrés et demi, et pendant les mois de décembre, janvier et février presque toujours de 12 à 20 ; on ne peut ensemencer les terres qu’à la fonte des neiges, dans le mois de mai ; cependant la récolte, qui, pour l’ordinaire est abondante, se fait à la fin d’aoust.[vii]
Si on peut sourire en lisant Bougainville dépassé par « le plaisir des femmes de ce pays d’aller en carriole l’hyver sur les neiges, ou sur les glaces dans des tems où il semble qu’on ne devrait pas même sortir par nécessité[viii] », l’hiver présente tout de même un réel danger pour quiconque se fait surprendre par une tempête. Même si Bougainville déteste le froid[ix] (rappelons non sans ironie qu’une île tropicale portera son nom!), sa description des dangers de l’hiver canadien est juste :
La poudrerie est une neige extrêmement fine qui, tombant du ciel et se joignant à celle que le vent enlève des toits et des chemins, vous enveloppe, aveugle et égare l’homme qui connaît le mieux la route. Quand on est surpris dans les champs par cette poudrerie, l’on peut se regarder comme étant dans un vrai danger. On a des exemples de gens qui, la nuit, à cent pas des maisons, ont péri sans pouvoir les gagner.[x]
Même tôt dans la saison, la neige peut empêcher l’accomplissement de missions d’observations, comme est le cas de l’officier Langy en 1756 alors qu’il est envoyé par le chevalier de Lévis espionner les environs du fort William-Henry. Sans oublier que ces mêmes opérations d’observation hivernales ne peuvent plus compter sur le même nombre d’homme qu’en été pour leur venir en aide au besoin; on réduit les garnisons des forts alors que le gros des troupes retourne hiverner dans la Vallée du Saint-Laurent[xi]. De plus, bien qu’idéalement tous les soldats doivent recevoir une paire de raquettes[xii], ils n’en possèdent pas tous[xiii].

L’hiver n’a pas que des désavantages, toutefois : par exemple, il sert à la construction de bateaux. En 1752, cinq charpentiers et deux « sçieurs » sont envoyés au fort Niagara pour y construire (avec l’aide du forgeron déjà sur place) 15 embarcations[xiv]. Plusieurs charrons sont également envoyés pour « faire faire bonne provision de roües et de Charettes[xv] ». D’autre part, les ponts de glace relient plus facilement les deux berges du fleuve. On se sert également de traînes, fournies par l’armée au besoin, pour mener les provisions à bien[xvi]. Si l’hiver semble à première vue compliquer la communication par le tempérament du climat, il peut toutefois la faciliter en plusieurs instances. C’est plutôt la période de transition qui est plus difficile. L’approche des fontes, par exemple, attire la méfiance des gens. En hiver, le déplacement en cheval ne se fait que si la glace est belle. Toutefois, en mars 1757, un détachement qui doit rejoindre le lac Champlain à partir du fort Saint-Jean se voit obligé de renvoyer ses chevaux et ses chiens de traîne puisque le dégel s’est avancé[xvii].

Le témoignage de Mme Bégon nous ouvre une brèche sur les déplacements d’hiver en temps de paix et de la température qui peut changer soudainement. Le 26 décembre 1748, elle écrit : « je suis tout étourdie du temps qu’il fait. Je me suis couchée hier avec une pluie très douce et ce matin, il poudre, neige et fait un froid et une poudrerie comme je n’en ai jamais vu et nous avons eu bien de la peine à aller, les uns après les autres, à la messe, y ayant dans les rues de la neige jusqu’au ventre des chevaux[xviii]. » Le mois suivant, elle soulève le ralentissement ressenti du train train social causé par la saison : « On est ici très tranquille et il y a apparence qu’on l’est autant à Québec, car il n’en vient personne. Je crois que le froid leur fait peur[xix]. »

Toujours est-il que l’hiver facilite le transport sur les rivières glacées; la population, donc, ne reste pas docile longtemps face au froid. En février 1749, Mme Bégon note : « Comme la rivière est prise et assez belle pour venir de près de Québec, ici sur les glaces, nous voyons de nos fenêtres toutes les traînes et carrioles passer[xx]. » À son grand dam, la multitude de passants la gêne : « Les carrioles ont marché une partie de la nuit et à grand bruit, par la pluie qu’il y a eu la gelée, qui rend les chemins très durs, mais quand la jeunesse est en goût, rien ne la distrait. [...] Voici enfin le dernier jour [...] où l’on fera tout ce qu’il faut pour se faire mourir. Je suis si ennuyée d’entendre passer jour et nuit des carrioles qui m’empêchent de dormir que je voudrais être au carême.[xxi] » Au mois de mars de la même année, le beau temps menace de mettre fin rapidement à ces déplacements à cause de la fonte des glaces.

Malgré l’hiver, les opérations militaires continuent. Comme le rapporte Bonin pour le début de 1754, l’état-major organise une levée d’hommes totalisant 500 « tant troupe que milice ». Le déplacement entre Québec et Montréal prend 11 jours par voie terrestre. De Montréal, en plein mois de février, le groupe se déplace toujours à pied, chaque homme portant derrière lui une traîne (ou traîneau), « étant souvent obligé de passer des rivières dans l’eau en dérangeant les glaces trop faibles pour se hasarder à passer dessus, ce qu’il fallait faire en se déshabillant et portant ses hardes sur la tète et après être passé, se réhabiller bien vite et courir pour s’échauffer, ce qui arrivait quelque fois trois fois dans une journée. » J.C.B. continu sa description en spécifiant qu’à l’arrivée sur le lac Ontario, la glace permet à « ceux qui [savent] patiner [de] conduire sept à huit traînes, à la file les unes des autres, avec les hommes dessus en faisant de cette manière jusqu’à vingt lieues ». Ainsi rejoignent-ils la baie de Toronto d’où l’utilisation de bateaux sur l’eau complète le déplacement jusqu’au fort Niagara[xxii]. En fait, à lire les rapports, une expédition hivernale sans incident vaut la peine d’être mentionnée, comme le fait le gouverneur Duquesne en mars 1753 au sujet d’un parti rejoignant le village de la Présentation : « ce Qui m’a infiniment plû […] c’est qu’il n’a pas un Seul malade Evenement que j’avois a craindre […] par l’inhabitude de faire marcher une trouppe dans la plus rigoureuse Saison[xxiii]. »
En hiver, les chiens de traîne sont particulièrement utiles.
Source : CLUNY, Alexander. The American Traveller […]. Londres, E.
and C. Dilly,…, and J. Almon…, 1769. Frontispice.

Le témoignage de J.C.B. indique que la possession d’un chien pouvait être tolérée par l’armée. Bien au-delà qu’un simple animal de compagnie, dans les conditions parfaites, l’animal peut servir comme bête de traîne sur la neige, portant parfois même son maître derrière lui[xxiv].
Montcalm note dans son journal au sujet des chiens :
Les officiers qui seront les plus heureux seront ceux qui auront le moins cherché leurs commodités et qui, pour n’avoir pas la peine de traîner eux-mêmes, n’ont pris que des gros chiens au lieu de chevaux, qui sont accoutumés à traîner jusqu’à cent cinquante ou deux cents [livres]. Le Roi en passe ordinairement un à chaque officier et le lui paye trente livres; et lorsqu’il doit y avoir des partis d’hiver, ces sortes de chiens deviennent hors de prix, comme les cheveux chez les maquignons. Il s’en est vendu jusqu’à soixante et quatre-vingt livres pièce; et, comme dans cette occasion on agit à l’envie des uns des autres, il a tel officier qui a acheté jusqu’à six chiens.[xxv]
Au sujet de la traîne, J.C.B. écrit:
La traine est une planche mince de la longueur depuis six jusqu’à neuf pieds, sur douze à quinze pouces de largeur, elle est recourbée par un bout en demi cercle nommé chaperon et auquel on attache une courroie nommée collier, faite de corde de bois de bouleau de la longueur d’environ trois brasses et dont le milieu a une largeur d’environ trois à quatre pouces, sur une longueur de seize à dix huit pouces. Ce collier sert encore à porter une charge et sa largeur du milieu s’appuie sur le front ou en travers sur la poitrine et les épaules quelques fois en écharpe. La traine a dans sa longueur et sur les bords des nerfs en peau d’animaux dans lesquels passent une corde en façon de lacet pour contenir les effets dont on charge la traîne. On peut faire de cette manière deux ou trois cents lieues, tant sur la neige que sur la glace.[xxvi]
Marcher en hiver est une activité hasardeuse. Les pieds gelés ne sont pas rares. Comment éviter que cela ne se produise? Pouchot indique qu’on s’inspire des Autochtones :
Dans leurs voyages, les Sauvages se précautionnent contre le froid; leurs souliers, quoique d’une simple peau passée, sont fort chauds, parce que la neige est si seche qu’elle ne donne point d’humidité. Ils s’enveloppent les pieds avec des morceaux de couverte, et les côtés du soulier forment un brodequin qui empêche la neige d’y entrer : les pieds geleraient avec des souliers européens, ce que plusieurs ont malheureusement éprouvé.[xxvii]
Encore une fois, c’est un défi que de chercher à anticiper l’arrivée et la fin de l’hiver. Le début des neiges varie d’année en année. Par exemple, en 1757, les gens se déplacent en carriole dès le 3 novembre[xxviii]. L’année suivante, une première petite neige couvre le sol le 4 octobre[xxix]. Il faut aussi se méfier de se faire surprendre par le gèle et rester pris dans la glace. Bougainville écrit en novembre 1758 : « Les bateaux arrivent l’un après l’autre, plusieurs restent pris dans les bancs et les hommes viennent par terre. On en sait déjà cinq morts de froid et on en amène tous les jours qui sont gelés. On est fort inquiet de 3 bateaux qu’on a vus dans le lac Saint-François pris dans les glaces et qu’on paraissait essayer vainement de secourir.[xxx] »

J.C.B. est d’ailleurs un témoin direct de cette difficile réalité. Ayant quitté le fort Duquesne le 22 octobre 1758 pour s’en retourner à Québec, lui et ses compagnons de route sont arrêtés le 12 novembre par le froid et un « vent de nord […] violent ». Leur bateau est rapidement paralysé par les glaces du lac Saint-François : « nous restâmes une bonne heure dans cette situation, pendant laquelle neuf d’entre nous eurent les pieds gelés ». Jugeant la glace devenue assez solide après de laps de temps, le groupe rejoint la terre à deux arpents de leur emplacement, non sans se méfier de la minceur de la glace à certains endroits. « Ce trajet eut lieu vers minuit, nous traînâmes nos neuf gelés, sans autre secours à attendre que de notre courage, nous n’en étions pas moins transis de froid en arrivant à terre où nous ne fûmes pas plus tôt que nous coupâmes du bois pour faire un bon feu qui nous réchauffa nous et nos gelés le reste de la nuit[xxxi]. »

Une fois le jour arrivé, le froid n’est plus le seul danger qui guette : le groupe risque de manquer de nourriture avant son arrivée à Québec, n’ayant apporté des vivres que pour la durée d’un trajet plus rapide par la voie fluviale et non un voyage terrestre d’autant plus ralenti par la présence « d’estropiés ». La décision est prise d’envoyer trois hommes rejoindre un village abénaquis (sans doute le village de Saint-François-du-Lac) pour chercher de l’aide. En moins de trois jours, un parti revient avec des vivres et de quoi fabriquer
[…] des brancards pour porter nos blessés qui le furent tour à tour par les Français et les sauvages jusqu’à leur village où nous restâmes cinq jours, après lesquels les Abénaquis nous firent embarquer dans leurs canots et nous conduisirent par les rapides jusqu’à Montréal où nous arrivâmes le 24 du même mois; nos gelés furent aussitôt transportés à l’hôpital où on fut obligé de couper les pieds à cinq d’entre eux, deux moururent à la suite de l’opération.[xxxii]
Bien entendu, les mésaventures de la sorte existent à l’inverse aussi, où la glace fondante menace les voyageurs sur sa surface[xxxiii]. La transition entre saisons est rapide, comme note Montcalm :
[…] on passe dans ce climat très vite de l’hiver à l’été; on n’y connaît pas le printemps. Les vents du nord peuvent nous donner quelques petits froids d’ici au 15 mai; les chaleurs de juillet, août, partie de septembre seront insupportables. Le thermomètre est souvent comme dans le royaume de Naple.[xxxiv]
Bref, si le changement climatique augmente récemment les variations étrange de notre météo d’année en année, il faut se dire que notre étonnement, quant à lui, ne date pas d’hier!
Bon printemps!




[i] Colin Coates et Dagomar Degroot, « “Les bois engendrent les frimas et les gelées” : comprendre le climat en Nouvelle-France », Revue d’histoire de l’Amérique française, Vol. 68, No. 3‑4 (2015),, p. 198.
[ii] Coates et Degroot, « “Les bois engendrent…” », p. 206.
[iii] Louis-Antoine de Bougainville, Écrits sur le Canada, Québec, Septentrion, 2003, p. 148.
[iv] J.C.B. (Édité par l’abbé H.R. Casgrain), Voyage au Canada dans le nord de l’Amérique septentrionale fait depuis l’an 1751 à 1761 par J.C.B., Québec, Imprimerie Léger Rousseau, 1887, p. 149.
[v] J.C.B., Voyage au Canada…, p. 157.
[vi] Au sujet d’un épisode particulièrement inquiétant, voir : Bougainville, Écrits sur le Canada, pp. 328-329.
[vii] Bougainville, Écrits sur le Canada, pp. 78-79.
[viii] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 159.
[ix] Il continue de se plaindre le 11 janvier 1757 : « Les chemins sont presque impraticables, les voitures ne ferment point, c’est un supplice de s’exposer à l’air. » Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 162.
[x] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 160.
[xi] Par exemple, à l’hiver 1756, la garnison du fort Carillon est composée de 315 hommes. François-Gaston de Lévis (Édité par Robert Léger), Le journal du Chevalier de Lévis, Montréal, Éditions Michel Brûlé, 2008, p. 58.
[xii] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 168.
[xiii] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 164.
[xiv] Varin à Contrecœur. À Montréal, le 3 octobre 1752, dans Fernand Grenier (dir.), Papiers Contrecœur et autres documents concernant le conflit anglo-français sur l’Ohio de 1745 à 1756. Vol. 1, Québec, Presses de l’Université Laval, 1952, p. 13 et Varin à Contrecœur. À Québec, le 4 octobre 1752, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 14. Il est intéressant de noter entre ces deux lettres que Varin écrit être à Québec un jour après avoir écrit une lettre de Montréal. Il est à se demander s’il s’agit d’un lapsus, ou d’une lettre écrite en chemin entre les deux villes.
[xv] Varin à Contrecœur. À Québec, le 17 octobre 1752, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., pp. 15-16.
[xvi] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 164 et Louis-Joseph de Montcalm (Édité par Robert Léger), Le journal du Marquis de Montcalm, Montréal, Éditions Michel Brûlé, 2007, p. 142.
[xvii] Bougainville, Écrits sur le Canada, pp. 168-169
[xviii] Élisabeth Bégon, Lettres au cher fils. Montréal, Boréal, 1994, p. 76.
[xix] Bégon, Lettres au cher fils, pp. 90-91.
[xx] Bégon, Lettres au cher fils, p. 104.
[xxi] Bégon, Lettres au cher fils, p. 113 et p. 115.
[xxii] J.C.B., Voyage au Canada…, pp. 94-95.
[xxiii] Duquesne à Contrecœur. À Montréal, le 7 mars 1753, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 23.
[xxiv] Il est triste de noter que J.C.B. est contraint d’abandonner son fidèle compagnon, perdu en pourchassant la piste d’un chevreuil, alors que son convoi reprend la route. Somme quoi, l’armée n’attend pour personne. J.C.B., Voyage au Canada…, p. 97.
[xxv] Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 146.
[xxvi] J.C.B., Voyage au Canada…, p. 76.
[xxvii] Pouchot, Mémoires..., p. 281.
[xxviii] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 248.
[xxix] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 321.
[xxx] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 328.
[xxxi] J.C.B., Voyage au Canada…, p. 168.
[xxxii] J.C.B., Voyage au Canada…, p. 168.
[xxxiii] Voir un exemple dans Pouchot, Mémoires..., pp. 87-88.
[xxxiv] Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 164.