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03 April 2020

La fin d’une paix armée

Ce qui suit est une section de ma thèse que j'ai dû distiller pour le rendre plus conforme au format final des chapitres suivant. Au lieu de simplement supprimer le texte, je vous partage l'ébauche originale ici! Le texte est également agrémenté d'images présentées pendant ma communication « Consolider l’emprise impériale : Prendre connaissance de la frontière de la vallée de l’Ohio entre 1749 et 1754 » donnée au congrès annuel de l'Institut d’histoire de l’Amérique française à l'Université d’Ottawa, le 19 octobre 2019.

Bonne lecture!

"Death of Jumonville"
Gavure vers c1859.
Source: The New York Public Library Digital Collections


La fin d’une paix armée

Le 18 octobre 1748, la ratification du Traité d’Aix-la-Chapelle met fin à près d’une décennie de guerre. Si l’épisode est baptisé « la guerre de Succession d’Autriche » en Europe, sa portion américaine est surnommée « King George’s War » par les colons britanniques. Bien que la France ne s’était jointe officiellement au conflit qu’en 1744, les hostilités en Europe avaient commencé à partir de 1740 avec la mort de Charles VI de Habsbourg soulevant un nombre de contestations quant à la succession. Parmi les impliqués dans ce bras de fer politique se trouvent la fille du défunt, Marie-Thérèse, reine de Hongrie et de Bohême, et archiduchesse d’Autriche. Elle s’était alliée à la Grande-Bretagne et la Russie, réunies contre les royaumes de France, de Prusse et d’Espagne. Toutefois, la nouvelle de la cessation des hostilités va tarder à circuler en Nouvelle-France. Ce sont d’abord des prisonniers capturés en Acadie pendant l’été 1748 qui informent que la paix est survenue et que les pourparlers sont en œuvre[1]. Cette nouvelle devance la lettre du ministre, pourtant écrite le 8 février 1748, informant le commandant général Roland-Michel Barrin de La Galissonière des négociations de paix[2]. La correspondance transatlantique souffre de décalages importants. Par exemple, l’officier ne reçoit qu’en 1749 des lettres écrites en juin 1748[3]. Après lecture des deux lettres du ministre datées du 28 octobre 1748 et du 28 février 1749 confirmant la signature du traité final du 18 octobre entre la France, l’Angleterre et les Provinces-Unies, La Galissonière (agissant comme gouverneur par intérim de Québec en l’absence de La Jonquière) et l’intendant François Bigot annoncent l’accord de paix au public presque neuf mois après les faits[4]. L’évêque de Québec fait chanter le Te Deum et on procède aux « cérémonies et réjouissances accoutumées conformément à la lettre du Roy[5] ». La nouvelle de la paix se propage jusqu’aux marges de la colonie : à Michilimackinac seul, le gouvernement dépense pas moins de 7 570 livres sur divers produits de traite « tant pour les réjouissances que pour les presents a faire au[x] sauvages a l’occasion de la paix », dont au moins 173 pots de vin, 173 pots d’eau de vie et 585 livres de tabac[6].

La colonie a raison de célébrer : le statu quo ante bellum en Amérique est rétabli et toutes les prises anglaises sont retournées dont la plus importante, Louisbourg, capturée en 1745. Toute juste sortie de la guerre de Succession d’Autriche, la Nouvelle-France demeure néanmoins sur le pied d’alerte « dans le cas d’une nouvelle Guerre avec l’Anglais[7] ». Même en Europe, on ne se fait pas d’illusions. On se doute que cette période de « paix » n’est qu’une pause permettant aux belligérants de mieux se préparer pour la reprise des hostilités. C’est le cas d’ailleurs en Nouvelle-Écosse où, pour compenser la perte de Louisbourg par les négociations diplomatiques, les Britanniques fondent Halifax en 1749. À vrai dire, les colonies continuent d’être le théâtre de nombreuses escarmouches, particulièrement en Acadie dans la région de l’isthme de Chignectou[8]. Comme le souligne le gouverneur de Québec dans son Mémoire sur les Colonies de la France en Amérique septentrionale, « Tandis que la paix paraît avoir comme assoupi la jalousie des Anglais en Europe, elle éclate dans toute sa force en Amérique; et si on n’y oppose dès à présent des barrières capables d’en arrêter les effets, cette Nation se mettra en état d’envahir entièrement les Colonies françaises au commencement de la première guerre[9]. » Tant chez les Français que chez les Britanniques, cette « paix » est donc plutôt l’occasion de mener une course à la militarisation du front entre leurs colonies. Entre 1749 et 1755, pas moins d’une cinquantaine de nouveaux forts et lieux fortifiés vont être érigés en Amérique du Nord[10], sans compter le renforcement des forts préexistants comme le fort de Chartres au Pays des Illinois qui se fait reconstruire en pierre, remplaçant l’ancien de pieux[11].

Caricature contemporaine où le coq français
revendiquant l'Ohio est étranglé par un Anglais.
Détail: British Resentment or the
French fairly Coopt at Louisbourg.
Par John June et Louis Philippe Boitard,
1755.
Le summum de cette escalade va se porter sur la Vallée de l’Ohio. Traditionnellement, la chaîne montagneuse des Appalaches agissait à la fois comme une frontière politique et comme barrière géologique naturelle entre les territoires revendiqués par la France et la Grande-Bretagne en Amérique du Nord. Néanmoins, les colons britanniques sont nombreux à avoir franchi celles-ci et lorgnent ces nouvelles terres—le « Ohio Country », comme le surnomment les Virginiens, les principaux intéressés. Cette migration s’accélère après 1744 suivant au Traité de Lancaster signé entre la Virginie et les Cinq-Nations iroquoises. Ce traité, qui doit théoriquement stabiliser les relations anglo-autochtones dans la région, inspire la création d’au moins trois consortiums de spéculateurs fonciers. L’un d’entre eux est le Ohio Company of Virginia : en échange de 200 000 acres de terres « octroyés » par la couronne britannique, la compagnie dispose de sept ans à partir du 16 mars 1749 pour ériger un fort pour protéger le territoire revendiqué et implanter une centaine de familles. Une fois remplie, cette obligation sera sujette à l’ajout de 300 000 acres supplémentaires[12].

Les Français n’ont pas l’intention de se laisser manger la laine sur le dos, toutefois. Le 15 juin 1749, Pierre-Joseph Céloron de Blainville quitte Montréal en direction de la Vallée de l’Ohio, accompagné par 213 hommes, soit un assortiment de soldats des troupes de la Marine, de miliciens, et d’alliés autochtones. Élisabeth Bégon, épistolière familière avec les commérages administratifs, écrivait deux jours plus tôt :

M. de Céloron est parti ce matin avec tout son monde, cher fils. Je crois t’avoir mandé que c’était pour chasser les Anglais qui se sont établis près des Miamis et pour y faire un établissement français en forme. Il a avec lui : MM. de Contrecœur, Courtemanche, Saint-Ours fils, Villiers l’aîné, Le Borgne et ses deux enfants et Niverville, M. le général a engagé le père Bonnécamps à faire ce voyage, afin d’avoir quelques mémoires justes de tous ces endroits, dont on n’a encore qu’une connaissance très imparfaite. Ce révérend père est en état de donner des cartes justes de tous les endroits par où il passera et suis charmée, par l’envie qu’a M. le général d’en avoir des mémoires sûrs, que le père ai voulu accepter le parti. Ils sont tous à Lachine.[13]

Pierre-Joseph Céloron de Blainville
Source: The West Virginia Encyclopedia
La présence au sein de cette expédition de Joseph-Pierre de Bonnécamps, le professeur d’hydrographie du collège de Québec, est importante : la connaissance cartographique de la Vallée de l’Ohio est toujours imparfaite, voire « peu connue des François et par malheur trop connue des Anglois[14] ». Bien que le jésuite va se plaindre de l’inexactitude de ses notes liée au fait qu’il n’ait pu qu’estimer ses mesures longitudinales, sa relation de la rivière Ohio lui obtiendra une certaine réputation auprès de la communauté savante[15]. Mais le missionnaire n’est pas le seul cartographe dans la région… La Ohio Company of Virginia cherche également à arpenter le territoire. Parmi ses fondateurs se trouve un certain Lawrence Washington, dont le frère, George, est choisi pour arpenter la Vallée de l’Ohio à partir de 1750. Celui-ci est âgé de 22 ans et encore loin de devenir le légendaire premier président des États-Unis. En plus, comme le souligne l’historien David A. Clary, « Washington knew a little about geography in 1753 but next to nothing about the history and interests of the people inhabiting it[16]. »

Céleron de Blainville, quant à lui, doit également s’informer sur la présence britannique, enterrer des plaques de plomb pour borner le territoire au nom de la France et chercher à imposer le contrôle en nouant des alliances avec les peuples autochtones de la région. Par contre, sa mission est compliquée du fait que la population autochtone de la Vallée de l’Ohio est une masse hétérogène aux intérêts divers. Elle est composée entre autres de Shawnee et de Delaware (à l’origine des réfugiés fuyant l’expansion britannique), des membres des confédérations Miamis et Illinois, ainsi que les Mingos, qui sont des Tsonnontouans (ou Sénécas) indépendants des Cinq-Nations[17]. Si Céloron de Blainville réussit à chasser quelques marchands britanniques, il a plus de difficulté à persuader tous les villages autochtones de mettre un terme à leurs alliances avec les Anglo-Américains. Les « détracteurs » seront d’ailleurs la cible de représailles françaises, dont le village de Pickawillany (situé aujourd’hui près de Piqua, Ohio), détruit violemment par une coalition franco-autochtone conduite par Charles-Michel Mouet de Langlade en juin 1752.

Cette nouvelle violence est le produit d’une fragilisation de l’emprise française sur la traite dans la Vallée de l’Ohio pendant les années 1740. Dès la fin de la décennie, l’influence régionale a été complètement minée par les marchands britanniques, en particulier l’entreprenant George Croghan. L’attrait économique d’échanger avec les colonies anglaises, surtout la Pennsylvanie, séduit non seulement les peuples traditionnellement alliés à la Fleur de lys, mais également les coureurs des bois français. Le commerce en ce mi-xviiie siècle subit donc un brassement des alliances économiques. L’influence croissante des Britanniques remet en question les notions de loyauté chez les clients autochtones du système français, sans oublier que les Cinq-Nations ont également des visées économiques sur la région. Comme le souligne l’historien Eric Hinderaker au sujet de la Vallée de l’Ohio, ce phénomène crée un mouvement qui perturbe les structures de vie et accélère l’innovation et l’expérimentation sociale et culturelle[18]. Néanmoins, l’érection de nouveaux forts français dans la région vient reconsolider l’influence de la France en offrant à la fois un meilleur accès aux marchandises françaises et une protection contre les Britanniques. En effet, si ces derniers offrent des prix plus avantageux, certaines nations de l’Ohio préfèrent traiter avec les Français, ne percevant pas chez eux une même obsession d’expansion territoriale[19] : la construction de forts où traiter ne représente pas le même danger que celui de milliers de migrants anglo-américains en quête de terres à labourer. Comme le rappelle Bertrand Van Ruymbeke,
La stratégie des Français repose sur la construction d’une chaîne de forts du lac Érié au fleuve Ohio, qu’ils appellent, la Belle Rivière, pour contrôler la région et renforcer leurs alliances avec les nations autochtones mais surtout afin de relier la Nouvelle-France aux villages du Pays des Illinois, dans le Haut Mississippi, en enfermant les Britanniques entre le littoral et les Appalaches.[20]
Le commandant en second de l’expédition française de 1749, Claude-Pierre Pécaudy de Contrecœur, devient à son retour le nouveau commandant du fort Niagara. Ses papiers sont une véritable fenêtre sur l’occupation et la militarisation de la rivière Ohio dans la courte période de paix entre la guerre de Succession d’Autriche et la guerre de Sept Ans[21]. On y trouve de précieux détails sur les opérations dans la région, dont pour l’année 1752 lorsque le nouveau gouverneur Ange de Menneville de Duquesne lui « confie Sous le plus grand secret [...][22] » qu’il espère faire passer 2 000 hommes par le fort Niagara en direction de la vallée de l’Ohio. En effet, la nécessité du secret est souvent mise de l’avant dans la succession de lettres qui éclaire le commandant de Niagara sur le plan du gouverneur :
Je vous apprends Monsieur, sous le grand secret que dans tout le courant du mois de may, je feray partir de montreal 300. hommes de troupe 1700. habitans et environ 200. sauvages que je destine pour aller s’emparer et […] s’etablir dans la belle Riviere que nous sommes alaveille deperdre si je ne fais pas donner ce coup de colier aussi pressé qu’indispensableun officier aussi distingué que vous Monsieur n’a Seurement pas besoin d’une lecon motivée; c’est pourquoy Je me Borne seulement avous faire part de mon projet pour que vous l’aidiés de la prudence, la celerité et precautions qui sont Justement dus a vos Lumieres[.][23]
Duquesne n’est pas le seul à parler du secret : trois ans plus tôt, le père Bonnécamps écrit dans sa relation : « J’aurois pû, il est vrai, vous écrire par la Nouvelle Angleterre, mais j’avois à vous dire bien des choses que la prudence ne me permettoit pas de faire passer par les mains des Anglois[24]. » Ces machinations militaires doivent non seulement être dissimulées des Britanniques, mais aussi des Cinq-Nations iroquoises[25] qui ont également des visées sur le territoire. Toutefois, la mèche est vendue assez rapidement. Contrecœur écrit au gouverneur en 1753 :
De vous à moy, Monsieur, dans mes Instructions le Roy n’avoit point envie de ménager les Iroquois, Encore moins de les prevenir Sur les nouveaux Etablissemens que Sa Majesté veut [...] faire dans la Belle Rivière; Mais l’Indiscretion de quelqu’un à qui le Ministre a fait part du projet que j’avois ordre de faire éxécuter Secretement, a Si bien percé dans les Pays d’en haut que je me trouve forcé pour Eviter quelque mauvais coup de la part de ces Sauvages, de leur faire présenter un Collier par Vous, Monsieur, pour les avertir Seulement que je vais m’établir dans la Belle rivière comme sur terrain qui m’apartient inconstestablement.[26]
En effet, malgré le secret de ces plans, la rumeur est devenue si importante que les Tsonnontouans tiennent un conseil en septembre de la même année avec Pierre-Paul Marin de La Malgue, officier d’expérience et le plus récent envoyé dans la région pour imposer la volonté française[27]. Le porte-parole des Tsonnontouans est Tanaghrisson, un chef de guerre surnommé le « demi-roi », ou Half-King[28]. Les paroles qui ouvrent le conseil démontrent bien la circulation de rumeurs et d’exhortations chez ces derniers :
vous savés que Notre facon Est de Chassér Les mauvaises nouvélles que nous pouvons avoir appris avant que de parlér; Ils ne Se peut qu’avec une grande quantitée de nouvelles qui Vont et Vienne Il n’en Restent de mauvaise et par ces deux Branches [de porcelaine] nous prions notre pére de Vouloir chassér celles qu’ils pourroit avoir appris et de nous Ecouter[29]
La rumeur que les Français s’en vont en guerre contre les Tsonnontouans provient à la fois des Iroquois domiciliés à La Présentation, et de la part du gouverneur de la Virginie (qu’ils surnomment le Grand Sabre, tout comme le gouverneur du Canada est surnommé Onontio, ou Grande montagne). En effet, La Présentation, ou fort de la Galette (Ogdensburg, New York), s’impose rapidement comme la principale porte tournante d’information entre la Nouvelle-France et les colonies britanniques par ses liens familiaux avec les Cinq-Nations.

Si ce conseil cherche à maintenir la paix, la menace n’est jamais loin :
Ces années Dérniéres que Vous avies guerre avec langlois Les Coups qu’Onontio portoient Venoit Jusquà nos Cabannes Tous Les guerriérs Vouloient aller frappér au Détroit C’est moy qui ait Empeché Les coups; et on vous Dit mon pére que je suis un mauvais homme J’ai Crû Bién faire. Vous Savés mon pére que les Coups que Nous autres Cinq nations Portons Sont pesant et Si Je Lés Eû Voulû laisser faire [peutestre][30] Ils auroient Ecrasser la teste D’onontio.[31]
Au-delà des rumeurs, les Tsonnontouans se demandent : s’ils sont en période de paix, pourquoi les Français font-ils des prisonniers anglais? De plus, ces actes de guerre nuisent aux Iroquois qui accueillent les marchands britanniques : ceux-ci risquent de croire qu’ils ont été leurrés. Le conseil cherche donc à connaître les intentions des Français. Les Tsonnontouans les implorent également de cesser de construire des forts dans la région, sans toutefois cesser de traiter avec eux.

"George Washington as Colonel in
the Virginia Regiment"
Charles Willson Peale, 1772
Washington-Custis-Lee Collection,
Washington and Lee University
Lexington VA
Les pourparlers se terminent avec Marin de La Malgue qui les informe qu’il compte construire un fort malgré tout, mais que l’intention est de protéger les Autochtones de la région et de faire construire une route pour faciliter le lien commercial et diplomatique entre la Vallée de l’Ohio et le Canada. Après la mort de La Malgue le 29 octobre 1753, Jacques Legardeur de Saint-Pierre est envoyé reprendre sa mission pendant quelques mois avant de se faire relever par Contrecœur, appointé par le gouverneur Duquesne. Contrecœur arrive à point dans la Vallée de l’Ohio puisque le 16 avril 1754, une quarantaine de Britanniques, menés par William Trent, capitaine de milice de la Virginie, fonde un petit poste fortifié au confluent des rivières Allegheny et Monongahéla. Contrecœur, accompagné par 1 000 hommes, somme Trent de quitter la région. Ne se trouvant pas dans une position pour contester, le capitaine acquiesce. Entretemps, toutefois, George Washington avait été envoyé porter secours à Trent, tout en poursuivant sa recension du territoire débutée en 1750. Le 27 mai, Washington apprend qu’un détachement français se trouve dans les parages. Effectivement, Contrecœur avait envoyé un parti de 35 hommes menés par Joseph Coulon de Villiers de Jumonville pour l’intercepter et le sommer de quitter lui aussi. Toutefois, Washington ignore qu’il s’agit d’une mission diplomatique. Croyant qu’il s’agit d’un piège, il mène une partie de son propre détachement, soit 47 hommes accompagnés par quelques guides autochtones—dont Tanaghrisson, qui cherche à faire pencher les alliances des Tsonnontouans de l’Ohio du côté des Britanniques—, pour s’en prendre à Jumonville. Le 28 mai 1754, après une courte escarmouche, dix Français gisent morts, dont Jumonville. Bien que l’officier français fut tué par Tanaghrisson, le blâme tombera sur Washington[32]. Se repliant en direction de la Virginie, le jeune officier de milice érige avec ses hommes un petit fort qu’il baptise « Necessity », conscient qu’il devra s’attendre à une réplique française.

Effectivement : le 3 juillet 1754, précisément à 20h, le jeune George Washington signe la capitulation du fort Necessity dans la vallée de l’Ohio[33]. Lui et ses 400 hommes viennent de subir une défaite cuisante aux mains de Louis Coulon de Villiers, frère de l’officier français tué, et ses 500 soldats des troupes de la Marine accompagnés par près de cent alliés autochtones. Bien que ces représailles françaises sont principalement un acte de vengeance, Coulon de Villiers accorde aux miliciens, après un échange d’otages, de se retirer de l’Ohio à la condition de ne pas y revenir pour un an. Le jeune officier virginien ne réalise pas (ou du moins, va dorénavant nier savoir) que le document lui impute le blâme de la mort du frère de l’officier français[34]. Washington est d’ailleurs très laconique dans son journal sur ce point, indiquant seulement « Nous tuames M.r de Jumonville[35] ».

La mort de Jumonville.
Gravure du XIXe siècle.

La mort de l’officier français, toutefois, sera reprise par la presse et sensationalisé. Initialement, ce sont les gazettes des colonies britanniques qui abordent l’incident. Bien sûr, celles-ci vont défendre Washington. En France, l’événement va tarder à être traité par les gazettes[36]. Toutefois, « L’Affaire Jumonville » va prendre de l’ampleur et devient la figure de proue des accusations d’agression militaire britannique. Cette propagande se fera notamment à l’aide de Jacob-Nicolas Moreau, publiciste et fondateur de L’Observateur hollandais, l’une des trois principales gazettes de France. Non seulement Moreau va-t-il sensationaliser l’Affaire Jumonville dans sa gazette, mais il reproduira plusieurs documents, dont le journal de Washington, dans une anthologie intitulée Mémoire contenant le précis des faits, avec leurs pièces justificatives, pour servir de réponse aux observations envoyées par les ministres d’Angleterre dans les cours de l’Europe[37]. Une fois que la France ait déclaré officiellement la guerre contre la Grande-Bretagne le 9 juin 1756—en réponse à George II qui la déclare en premier le 17 mai—, d’autres gazettes se joignent en indignation et brandissent le souvenir de Jumonville pour le transformer en martyr :
D’un juste courroux animée,L’ombre de Jumonville erre dans notre Armée :Son sang qui coule encor, parle à chaque Soldat,Et l’excite à punir un lâche assassinat.Elle-même en ces mots s’exprime;« J’allois sommer par un droit légitime,»L’Anglois d’abandonner un projet clandestin;»Sur son front la terreur s’imprime;»La Perfidie enfantoit un dessein.»Feignant de m’écouter, on me perce le sein ».Elle dit : & bientôt cent bras, vengeurs des crimes,A cette ombre plaintive immolent cent victimes.Contente, elle s’appaise alors,Et les fuit jusqu’aux sombres bords.Les enfants d’Albion, en forme d’Hécatombe,Descendent ainsi sous la tombe.[38]
Comme si l’hyperbole de ce poème n’était pas suffisante, l’auteur y ajoute cette note :
Toute l’Europe sait que cet Officier fut envoyé par son Commandant en Canada, pour sommer les Anglois d’évacuer un Fort qu’ils occupoient sur les terres du Roi; & que, malgré le caractere dont M. de Jumonville étoit revétu, & qui devoit rendre sa personne inviolable, les Anglois, comme il lisoit l’écrit qui contenoit sa Mission, firent une décharge sur lui & sur sa petite troupe, qu’il y fut tué, & six ou sept autres. [39]
Par la mort de Jumonville, la poudrière du front américain venait d’être allumée. Si la guerre ne va pas éclater officiellement en Europe avant 1756, 1755 signale l’arrivée en masse de soldats français et britanniques en préparation d’une nouvelle campagne qui ne se contentera plus cette fois-ci que de quelques escarmouches limitées « principalement [à] la Nouvelle-Écosse, l’arrière-pays new-yorkais et la frontière septentrionale de la Nouvelle-Angleterre[40] ». Aux 2 400 soldats des troupes de la Marine trouvés au Canada et à Louisbourg—un chiffre comparable aux 2 500 militaires maintenus dans les colonies britanniques à la fin des années 1740[41]—s’ajoutent dorénavant les troupes de Terre, une première depuis l’arrivée du régiment de Carignan-Salières en 1665. En avril 1755, ils sont 2 820 soldats et 189 officiers qui attendent à s’embarquer à Brest en direction de la Nouvelle-France. Il ne s’agit là que la première vague de soldats : en tout, ils seront 7 450 militaires qui arriveront entre 1755 et 1760[42].

Mais comme le démontre l’Affaire Jumonville et les frictions encourues dans la Vallée de l’Ohio, avant que la guerre n’éclate officiellement en Amérique, elle sera d’abord pratiquée sur les cartes. 





[1] ANOM, Colonies, C11A 91, F°143-144v. La Galissonière au ministre. À Québec, le 5 octobre 1748 et Donald Chaput, « Joseph Marin de La Malgue », dans Dictionnaire biographique du Canada, Volume IV de 1771 à 1800, Québec, Presses de l’Université Laval, 1980, p. 553-556.
[2] ANOM, Colonies, C11A 93, F°76-77v. La Galissonière au ministre. À Québec, le 4 juillet 1749.
[3] ANOM, Colonies, C11A 93, F°76. La Galissonière au ministre. À Québec, le 4 juillet 1749.
[4] ANOM, Colonies, C11A 118, F°175-176v. La Galissonière et Bigot au ministre. À Québec, le 26 juin 1749.
[5] ANOM, Colonies, C11A 93, F°76-77v. La Galissonière au ministre. À Québec, le 4 juillet 1749.
[6] ANOM, Colonies, C11A 119, F°169-172V, 174-175, 180, 185. Divers certificats de François Lefebvre Duplessis Faber, commandant à Michilimackinac, « tant pour les réjouissances que pour les presents a faire au[x] sauvages a l’occasion de la paix », réglés par Bigot. À Michilimackinac, le 17 septembre au 2 octobre 1749.
[7] ANOM, Colonies, C11A 118, F°171-172v. Mémoire de Chaussegros de Léry fils. À Québec, le 24 octobre 1749.
[8] Voir à ce sujet Edmond Dziembowski, La guerre de Sept Ans : 1756-1763, Paris, Perrin et Ministère de la défense, 2015, p. 34-37.
[9] Roland-Michel Barrin de La Galissonière (Édité par Roland Lamontagne), Mémoire sur les Colonies de la France dans l’Amérique septentrionale, Montréal, Université de Montréal, 1963, p. 1.
[10] Voir la carte « Localisation des lieux fortifiés sur le continent nord-américain jusqu’au dernier tiers du xviiie siècle » en annexe dans Michel Dufresne, Historique et survol des fortifications françaises en Amérique du Nord, Québec, Ministère des Affaires culturelles, 1983, 17 p.
[11] En effet, la couronne française va dépenser près de cinq millions de livres sur cette reconstruction. Joseph Gagné, « Fort de Chartres en Illinois », Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, novembre 2011.
[12] Fred Anderson, Crucible of War. The Seven Years’ War and the Fate of Empire in British North America, 1754-1766, New York, Alfred A. Knopf, 2000, p. 23-24 et Alan Axelrod, Blooding at Great Meadows: Young George Washington and the Battle that Shaped the Man, Philadelphia, PA, Running Press, 2007, p. 38.
[13] Élisabeth Bégon, Lettres au cher fils. Montréal, Boréal, 1994, p. 189.
[14] Joseph-Pierre de Bonnécamps, « Relation du voyage de la Belle rivière fait en 1749, sous les ordres de M. de Celoron, par le P. Bonnecamps » dans Reuben Gold Thwaites (ed.), The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Volume 69, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1900, p. 184.
[15] Joseph Cossette, « Joseph-Pierre de Bonnécamps », dans Dictionnaire biographique du Canada, Volume IV de 1771 à 1800, Québec, Presses de l’Université Laval, 1980, p. 83-84. Voir aussi Joseph-Pierre de Bonnécamps, Carte d’un voyage fait dans la Belle Rivière en la Nouvelle-France, carte manuscrite, s. l., 1749. Collection Ministère de la Défense, Service historique, Département Marine, Recueil 67, No. 21 et Bonnécamps, « Relation… », p. 150-199.
[16] David A. Clary, George Washington’s First War: His Early Military Adventures, New York, Simon & Schuster, 2011, p. 29.
[17] Sur l’histoire complète des Autochtones présents dans la Vallée de l’Ohio, consulter Eric Hinderaker, Elusive Empires: Constructing Colonialism in the Ohio Valley, 1673-1800, New York, Cambridge University Press, 1997, 299 p. et Eric Hinderaker, « Declaring Independence: The Ohio Indians and the Seven Years’ War » dans Warren R. Hofstra (dir.), Cultures in Conflict. The Seven Years’ War in North America, Toronto, Rowman & Littlefield Publishers, Inc., 2007, p. 105-125.
[18] Sans oublier que « […] the opening act of the Seven Years’ War was an attempt by the French to reclaim, through intimidation, what they had lost by virtue of a faltering overseas commercial empire. » Hinderaker, Elusive Empires, p. 39 et p. 41-46.
[19] Hinderaker, Elusive Empires, p. 139.
[20] Bertrand Van Ruymbeke, L’Amérique avant les États-Unis : Une histoire de l’Amérique anglaise, 1497-1776, Paris, Flammarion, 2016 (2013), p. 631.
[21] Les papiers de Pierre Pécaudy de Contrecœur se trouvent aux archives du Séminaire de Québec dans le fonds Viger-Verreau (P32). Une partie de la collection a été publiée en 1952. Voir : Fernand Grenier (dir.), Papiers Contrecœur et autres documents concernant le conflit anglo-français sur l’Ohio de 1745 à 1756. Vol. 1, Québec, Presses de l’Université Laval, 1952, 485 p. Il faut noter toutefois que le deuxième tome n’a jamais été publié.
[22] Duquesne à Contrecœur. À Québec, le 5 octobre 1752, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 15.
[23] Duquesne à Contrecœur. À Québec, le 18 octobre 1752, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 17.
[24] Bonnécamps, « Relation… », p. 150.
[25] Les Cinq-Nations sont parfois appelées Six-Nations du fait que la confédération intègre tardivement les Cherokee.
[26] Duquesne à Contrecœur. À Montréal, le 14 avril 1753, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 31-32.
[27] Conseil tenu par des Tsonnontouans venus de la Belle-Rivière. Le 2 septembre 1753, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 53-58 et W.J. Eccles, « Paul Marin de La Malgue », dans Dictionnaire biographique du Canada, Volume III de 1741 à 1770, Québec, Presses de l’Université Laval, 1974, p. 465-466.
[28] Le terme n’est pas un vrai titre autochtone. C’est une charge qui a été émise plutôt par les représentants de la Pennsylvanie et de la Virginie. Mais comme l’indique Eric Hinderaker, contrairement à ce que les historiens ont supposé, cela ne signifie pas qu’ils sont dépendants des décisions des conseils tribaux. « Tanaghrisson’s flamboyant act of violence [qu’il commettra contre Jumonville], arguably the trigger event of the Seven Years’ War and a desperate attempt to redirect the course of events, would have appeared unconscionable from the perspective of Onondaga. The independence of his actions only underscores that the Ohio Indians had broken entirely with the expectations and dictates of Iroquois leadership. » Hinderaker, « Declaring Independence », p. 115.
[29] Conseil tenu par des Tsonnontouans venus de la Belle-Rivière. Le 2 septembre 1753, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 53-54.
[30] Raturé dans le manuscrit original.
[31] Conseil tenu par des Tsonnontouans venus de la Belle-Rivière. Le 2 septembre 1753, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 55.
[32] Pour une analyse approfondie des événements ayant mené à la mort de Jumonville, voir Anderson, Crucible of War, p. 50-65.
[33] Aujourd’hui près de Farmington, Pennsylvanie.
[34] Capitulation du fort Necessité. Le 3 juillet 1744, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 203.
[35] Journal de Washington. Le 28 mai 1754, dans Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 157.
[36] Lire à ce sujet Jacinthe De Montigny, « Le Canada dans l’imaginaire colonial français (1754-1756) », French History and Civilization. Volume 7, Vol. 7 (2017), p. 80-92.
[37] Bien que Washington va nier la véracité de ce journal, l’analyse de Fernand Grenier indique qu’il est authentique, à quelques mots près. Voir à ce sujet Grenier (dir.), Papiers Contrecœur..., p. 133, note 1.
[38] « Vers Sur la Conquête de Port-Mahon », Le Mercure de France, septembre 1756, p. 94.
[39] Ibid.
[40] Van Ruymbeke, L’Amérique avant les États-Unis, p. 628-629.
[41] Ibid., p. 512.
[42] Marcel Fournier (dir.), Combattre pour la France en Amérique : Les soldats de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France 1755-1760, Montréal, Société généalogique canadienne-française, 2009, p. 21 et p. 91.

17 July 2017

Voyage en Virginie

Jusqu’ici, mes pérégrinations américaines ont été menées surtout sur l’ancien territoire de la Nouvelle-France. Cette fois-ci au lieu, j’ai eu le plaisir de visiter une ancienne colonie britannique : la Virginie. Spécifiquement, j’ai visité le « triangle historique », une région de l’état qui permet de faire un tour complet de son histoire coloniale ainsi que celle des États-Unis. De sa fondation à Jamestown, en passant par le 18e siècle à Williamsburg, pour enfin rejoindre la naissance de la nouvelle république avec la victoire américaine à Yorktown, c’est tout près de 175 ans d’histoire qu’on peut visiter dans une circonférence faisant moins d’une heure de route.

Mon petit compagnon de voyage était le livre L’Amérique avant les États-Unis par Bertrand Van Ruymbeke, publié chez Champs, collection Histoire. Pour mes lecteurs curieux d’en apprendre plus sur l’histoire coloniale anglaise/britannique, je vous suggère cette excellente synthèse. D’ailleurs, l’auteur peut s’enorgueillir du fait que je n’ai toujours pas réussi à trouver un homologue de son livre de même qualité en anglais.

La première chose que j’ai remarquée sur la route est la végétation complètement différente à celle laquelle je suis habitué dans le Nord. C’est peut-être un peu naïf de ma part, mais je trouve ça très intrigant et charmant de me sentir dépaysé par la végétation. Ici, ce n’est plus le conifère qui est maître, mais le feuillu : d’innombrables arbres que je ne saurais nommer parsèment les montagnes de la Pennsylvanie et de la Virginie. Les paysages, en effet, sont magnifiques : on doit d’ailleurs se méfier sur la route d’être trop distrait par l’attrait des alentours, souvent à couper le souffle. Et tentez de les photographier tant que vous voulez, les photos ne pourront jamais capturer la pleine grandeur magnifique des Appalaches.

Notre arrivée à destination avait pris plus de temps de prévu, puisque Cathrine, la conductrice, insistait de passer en marge des grandes villes au lieu de suivre la route la plus directe. Je dois d’ailleurs proposer que même en suivant la route la plus courte, il est préférable de diviser son déplacement entre deux jours afin d’éviter les mêmes mauvaises surprises que les nôtres. La circulation était souvent imprévisible, même à l’extérieur des grandes villes comme Baltimore et Washington. Dans notre cas, avec notre détour, ça nous a pris 20 heures de route.

Cabane au KOA
Pour épargner, nous avons logé au KOA de Williamsburg. C’était un plaisir de se reposer le soir auprès d’un bon feu de camp, à siroter une bière locale. J’ai même droit de me venter que nous n’avons jamais utilisé d’allumettes pour allumer notre feu, mais plutôt le batte-feu et le silex, comme à l’époque! Le soir, on s’amusait à admirer les chauves-souris qui menaçaient les insectes attirés par le lampadaire sur le chemin menant à notre cabane. Un hibou ululait et on se sentait à l’aise. Il ne restait plus qu’une bonne nuit de repos avant de visiter ce que nous étions venus voir.

Je recommande à quiconque veut visiter la Virginie de se payer une passe pour le « Historic Triangle ». Au lieu d’acheter une entrée pour chaque attrait historique individuel, cette passe générale vous fait épargner sur l’ensemble. D’ailleurs, si vous restez dans un KOA, achetez votre billet sur place pour bénéficier d’un rabais de plus. Normalement vendu à environ 100$ américains taxes incluses, le billet nous a plutôt coûté 87$ chacun. Il vaut certainement la peine: il s’agit d’une passe de 7 jours qui vous permet de visiter tous les musées et sites reliés à Jamestown; Williamsburg et ses musées; et enfin le parc national de Yorktown et le musée de la Révolution américaine.

Cathrine au College of William & Mary
Le lendemain, c’était le rendez-vous avez notre première destination : le College of William & Mary. Fondé en 1693 par des membres de l’Église anglicane, il s’agit d’une des plus vieilles universités en Amérique. J’accompagnais Cathrine qui espère y poursuivre le doctorat. En effet, son programme d’archéologie ainsi que son programme d’histoire sont parmi les plus prestigieux aux États-Unis.


La maison du gouverneur

House of Burgesses, l'assemblée de la Virginie coloniale.

Thomas Jefferson

Si Jamestown mérite l’éloge de premier lieu d’établissement anglais, c’est toutefois la capitale, Williamsburg, qu’on peut qualifier comme étant l’homologue du Vieux-Québec, à une exception près : ici, non seulement la vieille ville a-t-elle été reconstituée et préservée, mais elle fait l’objet d’une reconstitution historique poussée avec d’innombrables acteurs recréant la vie au 18e siècle. En effet, au tournant du siècle, la capitale fut déplacée de Jamestown à Williamsburg, jugé mieux protégé à l’intérieur des terres. Au début du XXe siècle, John D. Rockefeller Jr. s’est laissé persuadé d’investir des sommes importantes pour la préservation et la reconstruction partielle de la ville. Aujourd’hui, la ville est un fleuron important parmi les sites historiques des États-Unis.



Si la reconstruction de Williamsburg peut toutefois parfois sembler un peu Disney-esque, il ne faut pas se leurrer: plusieurs reconstituteurs présents sur place sont de véritables experts du domaine qu’ils représentent. Par exemple, Cathrine et moi avons eu beaucoup de plaisir à parler avec un spécialiste des textiles d’époque, ainsi qu’avec un charron. Il faut se rappeler d’ailleurs que Williamsburg s’agit du plus grand musée plein air en Amérique, tout comme Louisbourg au Canada. Ses collections sont souvent utilisées comme référence chez d’autres musées et ses bâtiments sont souvent utilisés comme arrière-plan pour de nombreuses séries télévisées (dont le récent Turn).

Ne ratez surtout pas le musée d'art de Williamsburg!
Il s'agit à la fois d'un musée d'histoire.
 Je n’ai qu’une recommandation importante à faire pour quiconque planifie visiter Williamsburg : ne ratez surtout pas le musée d’art. Nous avons fait l’erreur d’attendre à la dernière minute pour le visiter, sans savoir que nous aurions pu aisément y passer une journée entière. Son art colonial et ses objets d’époque vont envoûter les amateurs du 18e siècle.
 
À ce jour je regrette ne pas l'avoir acheté...

À l'intérieur d'un des navires reconstruits.

Le site du "Jamestown Settlement",
une reconstitution du fort James datant de 1607.

Après deux jours passés à Williamsburg, ce fut un plaisir de découvrir le site archéologique de Jamestown; en effet, les vestiges de la première colonie anglaise permanente en Amérique datent de 1607, un an avant la fondation de Québec par Champlain. J’ai été stupéfié de découvrir que Jamestown ne compte pas un, pas deux, mais trois musées dédiés à la fondation de la colonie, ceci alors que Québec annonce la fermeture du seul petit musée dédié à la Place Royale. C’est vraiment une honte pour le Québec et le Canada de ne pas investir autant dans leur histoire que le fond les Américains.
 
Les fouilles archéologiques sont en continue à Jamestown.
Leur programme de rayonnement publique est un
des meilleurs au monde.

Une représentation de Matoaka,
alias Pocahantas.

John Smith, dont la réputation a
récemment été réévaluée par les historiens.

Il y a techniquement deux sites à visiter pour Jamestown: le « settlement » et le site archéologique. Le premier comporte un musée extraordinaire et une reconstitution du site avec de nombreux interprètes. Ce site possède également des répliques des trois premiers navires à s’être accostés lors de la fondation. Mais de loin, la meilleure partie de cette visite est le musée récemment rénové. En tant qu’historien spécialiste des XVIIe et XVIIIe siècles, j’ai été épaté d’apprendre du nouveau, ce qui n’arrive pas souvent. Un aspect du musée que j’aimerais applaudir en particulier est l’exposition sur les esclaves noirs apportés à Jamestown. Les concepteurs du musée ne se sont pas contentés de conter leur histoire qu’à partir de leur arrivée, mais ont pris la peine de récapituler le contexte de leur capture en Angola. En plus, le musée entier se consacre à expliquer aux visiteurs les trois cultures présentes à Jamestown : les Anglais, les Africains et, bien sûr, les Powatans. Le produit final est une expérience révélatrice qui réussit à bien nous introduire aux enjeux sociaux, politiques et souvent personnels soulevés par la rencontre (lire : choc) des trois cultures.
 
Bronze illustrant le fort James.


Artefacts tels qu'ils ont été trouvés
dans un puits.

Le deuxième site s’agit de l’emplacement réel du fort James, découvert en 1994. Si le musée qui introduit le lieu n’est pas aussi impressionnant que l’immense musée au Settlement, le musée d’archéologie, lui, est à ne pas manquer. L’Archaearium, ainsi nommé, expose de nombreux artéfacts découverts sur le site. Je n’ai jamais vu un aussi beau musée dédié à l’archéologie. Et pour les plus frileux, sachez qu’une section est dédiée aux dépouilles retrouvées sur le site, dont celle d’une jeune anonyme baptisée Jane, victime de cannibalisme durant l’hiver 1609. Bref, Jamestown et ses musées ne font pas que nous enseigner les événements de la fondation de la Virginie, mais réussissent également à nous faire revivre les vies et mœurs des gens qui s’y trouvaient et les épreuves qu’ils ont souffert.
 
Devant Monticello

Thomas Jefferson

La tombe de Thomas Jefferson

Même s’il ne figure pas dans le « package » du triangle historique de la Virginie, nous avons fait 2 heures de route pour visiter Monticello, la maison construite par Thomas Jefferson. Diplomate, francophile, troisième président des États-Unis et l’auteur de la Déclaration d’indépendance, Jefferson est l’incarnation même de l’esprit des Lumières et du 18e siècle. L’homme est également un paradoxe : bien qu’il a prêché la liberté individuelle pour ses concitoyens, à l’inverse il a toujours refusé de libérer ses esclaves et a opté de confier la question d’émancipation à la prochaine génération de politiciens. Sans l’exonérer pour autant à ce sujet, il faut tout de même lui rendre notre admiration pour toutes ses autres réussites très progressistes pour son époque. Pour quiconque s’intéresse à sa vie, un passage à Monticello est obligatoire. Visitez également sa tombe, tout près: il ne s’agit pas ici tant d’une visite que d’un pèlerinage, selon moi.

Notre excellent guide à Yorktown.

Une des rares commémorations des Français à Yorktown

George Washington en bonne compagnie.
La visite de Yorktown fut rapide, puisque nous allions visiter à la fois le nouveau musée de la Révolution américaine. Si le site vaut certainement la peine d’être visité, je dois dire que j’étais un peu déçu du traitement de la mémoire des Français. D’une part, les guides et les interprètes répétaient sans cesse que la victoire finale des États-Unis contre la Grande-Bretagne revenait en réalité à la France, leur allié; de l'autre, sur les lieux, peu de commémorations existent outre des indications des emplacements des forces françaises. Si les morts américains ont droit à un superbe cimetière d’état, les Français ont au plus une petite croix blanche et une plaque qui soulève l’emplacement ambigu de leur cimetière. La boutique n’offrait à peu près aucun produit ni livre commémorant l’aide française, à part un petit drapeau français.

Le pistolet offert à Washington par Braddock se trouve
au Smithsonian.

L'écritoire de Thomas Jefferson sur laquelle
fut écrite la Déclaration d'indépendance.

Le chapeau et le fouet d'Indiana Jones.

Lafayette

National Archives, un 4 juillet!

Le Hope Diamond aurait appartenu à Louis XIV,
Louis XV et Louis XVI.

Non, je n'ai pas vu Trump...

Au musée d'histoire naturelle de la Smithsonian.

Musée d'histoire américaine.



Nous avons eu la chance de passer quelques jours à Washington chez de la parenté à Cathrine. Si les guides indiquent que tous les arrêts touristiques intéressants peuvent se faire facilement à pied, cela ne veut pas dire pour autant qu’il est possible de tout visiter en deux jours. À preuve, j’ai dû me contenter de voir le monument de Lincoln et celui de Jefferson qu’au loin en auto. Notre priorité: marcher devant la maison blanche, visiter la place Lafayette, et visiter deux musées Smithsonian, dont les musées d’histoire américaine et d’histoire naturelle. Sans oublier une attente d’une heure pour voir les documents fondateurs des États-Unis aux National Archives, dont la Déclaration d’indépendance! (Et non, nous n’avons pas vu Nicolas Cage dans le coin…) Deux jours, c’est vraiment court pour visiter la capitale américaine!

Sur le chemin du retour, nous avons jugé qu’il était préférable de diviser le voyage en deux. Ceci nous a permis de visiter rapidement Gettysburg que nous avons croisé par hasard. L’arrêt en vaut la peine, bien que Cathrine m’assure que choisir entre le musée et le champ lui-même, vaut mieux voir ce dernier, ce que nous avons fait en deux heures et demie. Effectivement, entre autres, j’ai eu le plaisir de monter au haut d’une tour d’observation donnant une bonne vue d’ensemble du point de vue de l’armée confédérée, en plus de visiter le point sensible défendu par l’Union (Big Round Top et Little Round Top).
 
Au champ de bataille de Gettysburg.
Je ne pouvais m’empêcher d’être sidéré : il est incroyable de songer que l’indépendance américaine s’est jouée à Yorktown avec près de 19 000 combattants pour les États-Unis contre 9 000 britanniques, avec environ 400 tués (deux côtés confondus). Mais à Gettysburg, environ 80 ans plus tard, il se trouvait 104 000 combattants pour l’Union contre 75 000 Confédérés, avec plus de 30 000 tués sur le champ de bataille, presque autant de morts que pendant toute la guerre du Vietnam… Ce n’est qu’en pleine connaissance de ces chiffres qu’on peut avoir une réelle appréciation de l’importance de ce qui s’est déroulé sur ce champ, aujourd’hui paisible et dont on ne soupçonnerait pas le passé n’était-ce des innombrables monuments et effigies. L’émancipation que Jefferson hésitait à aborder un demi-siècle auparavant allait se régler à prix de sang…
 
En tout, un voyage mémorable!
Au final, ce voyage était non seulement une vacance bien méritée, mais aussi l’occasion de regarder l’autre bord de la clôture et d’observer une fois de plus comment les Américains commémorent leur histoire. Ce fut également l’occasion, pour un historien de la Nouvelle-France, de découvrir davantage la culture et les mœurs des colonies britanniques. En effet, il nous arrive trop souvent de traiter des Britanniques à l’époque comme s’il s’agissait d’un monolithe homogène lorsque la réalité était tout autre. Selon mon expérience, en comparant simplement Schenectady, New York, à Williamsburg, Virginie, on découvre une importante différence entre l’organisation spatiale, l’économie et la mentalité des deux régions. Si les Canadiens ne prenaient pas nécessairement la peine de différencier entre Britanniques, au contraire, ces derniers ne se faisaient pas de telles illusions sur leurs identités régionales.

Pour conclure, ce n’étaient ici que quelques observations et commentaires sur mes nombreuses expériences vécues pendant ce voyage. Je vous souhaite d’en vivre autant à votre tour!

#SWAG
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