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11 June 2023

Les moustiques en Nouvelle-France

[Je remercie Pierre Dubeau qui m’a inspiré l’idée de cet article de blogue après avoir lu un extrait des Relations des Jésuites qu’il partagea sur le groupe Facebook Nouvelle-France.]

« Leaf with thirteen mosquitoes »,
Anselmus Boëtius de Boodt,
1596-1610. 
Rijksmuseum
[Lien]

Qui dit été, dit vacances, soleil, barbecues et bien sûr… moustiques! Chez nous au Canada, nous parlons plutôt de « maringouins ». D’où vient cette différence avec le français standard? Selon le Grand dictionnaire étymologique & historique de Larousse, le mot maringouin provient du Brésil et serait une déformation de « mbarigui », terme tupi-guarani. Bref, il s’agit d’un nom bien américain. Le Dictionnaire de l’Académie françoise de 1762, quant à lui, nous donne ces deux définitions : 

 

MOUSTIQUE. f. f. Petit insecte d’Afrique & d’Amérique, dont la piqûre est très-douloureuse, & laisse sur la peau une tache semblable à celle du pourpre. Les Moustiques sont en très-grand nombre sur les rivages de la mer, à l’abri des vents.[1]


 MARINGOUIN. f. m. Sorte de moucheron qui ressemble au cousin, & qui est fort commun dans l’Amérique. Dans ce pays-là on est fort incommodé des maringouins.[2]

Quoique les deux termes soient utilisés sous le Régime français, un troisième l'est souvent également : on compare souvent nos petits vampires ailés aux « cousins » retrouvés en France. Dans son histoire de la Nouvelle-France de 1744, François-Xavier Charlevoix indique que les moustiques « sont des Cousins un peu plus gros que les nôtres » qui apparaissent « dès que l’Air commence à s’échauffer[3] ». Et selon la région où l’air se chauffe particulièrement, le maringouin apporte un autre lot de problèmes…

Une peste au potentiel pestilentiel

Les visiteurs de la Nouvelle-France sont unanimes : par son nombre, l’insecte est un véritable fléau. Alors que le moustique est un vecteur de maladies dans plusieurs pays, le Canada, par son climat froid, semble heureusement largement épargné par les maladies qui sont typiquement associées aux espèces plus tropicales. Pour citer l’historien Rénald Lessard :

Si le typhus constitue un fléau qui frappe à plusieurs reprises, surtout Québec et ses environs, il semblerait que la fièvre jaune, à l’opposé, n’ait touché le Canada qu’une seule fois. Le mode de transmission propre à cette maladie expliquerait sa relative absence du Canada et fait même douter d’une réelle présence. En effet, le vecteur de la fièvre jaune est la femelle d’un moustique (aedes aegypti) qui exige une température chaude et humide pour se développer. L’insecte ne peut vivre que quelques jours sans eau et ne pique que lorsque la température est supérieure à 17°C. Au Canada, le climat est un frein à la propagation de la maladie et le réservoir du virus ne peut être que l’homme ou le moustique lui-même. Or, l’homme ne peut contaminer le moustique que durant les trois à six jours qui suivent le début de l’infection, soit durant le temps où le virus se trouve dans le sang. La présence de l’insecte est essentielle pour transmettre la maladie d’un homme à un autre.[4]

Dans le sud de la Nouvelle-France, c’est une tout autre question. En Louisiane, la fièvre jaune frappe régulièrement aux xviiie et xixe siècles, et au moins une fois sous le Régime français à La Nouvelle-Orléans en 1739[5]. Rappelons par la même que la fièvre jaune se propage plus facilement dans les colonies britanniques[6]. En effet, pour s’en tenir qu’à un seul exemple, rappelons qu’à la même époque, les maringouins irritent les citoyens de Philadelphie. De plus, selon le journal de Warren Johnson écrit en 1760, ils ne sont pas seuls : « Flies & Musketoes are troublesome beyond Naming; the common flie, worse than the horse fly with us, and continues to the End of November[7]. »

Revenant à la Nouvelle-France, nul besoin de rejoindre le climat subtropical de la Basse-Louisiane non plus pour retrouver les conditions favorables aux maladies transmises par les maringouins : à partir du Pays des Illinois (couvrant de nos jours entre autres les États de l’Illinois et du Missouri), le paludisme (malaria) frappe régulièrement les populations locales. Par exemple, pour fuir cette maladie « et les dépenses de rénovation excessives, toutes deux liées aux inondations [du Mississippi][8] », les Britanniques vont rapidement abandonner le fort de Chartres en 1771, quelques années à peine après l’avoir obtenu des Français après le traité de Paris. Contrairement à la fièvre jaune, causée par un virus, le paludisme est causé par un protozoaire qui parasite l’homme par l’entremise du moustique. D’ailleurs, rappelons que de nos jours, la malaria n’existe plus aux États-Unis suivant la fondation, en 1946, de la Center for Disease Control (CDC) dont la mission initiale ciblait justement cette maladie.

N’empêche, au-delà du potentiel pestilentiel du moustique, c’est sa nature hématophage qui en fait la notoriété en Nouvelle-France, et ce, dès la fondation de cette dernière…

Les débuts de la colonie : témoignages de Champlain et de Le Jeune

En 1613, l’année de son quatrième voyage en Nouvelle-France, Champlain pénètre l’intérieur du continent aussi loin que la frontière actuelle entre le Québec et l’Ontario. Se reposant dans la région des lacs Jeffreys et Olmstead, il témoigne plus tard par écrit : « Ainsi nous nous reposâmes sur le bord d’un étang, qui était assez agréable, et fîmes du feu pour chasser les moustiques qui nous molestaient fort, l’importunité desquels est si étrange qu’il est impossible d’en pouvoir faire la description[9]. »

Dans sa Briève relation du voyage de la Nouvelle-France, le père Paul Le Jeune note quelques observations sur la bestiole lors de son passage à Tadoussac en 1632. D’ailleurs, il est intéressant de noter que Le Jeune différencie entre le maringouin et le moustique, pourtant synonymes aujourd’hui. [Note : la typographie de cet extrait, ainsi que tous ceux tirés des Relations des Jésuites ci-dessous, fut quelque peu modernisée où nécessaire pour en faciliter la lecture.]

Le 3. jour de juillet nous sortîmes de Tadoussac, & nous allâmes mouiller à l’échafaud aux Basques, c’est un lieu ainsi appelé, à cause que les Basques viennent jusques là pour prendre des baleines. Comme il estoit grand calme, & que nous attendions la marée, je mis pied à terre : je pensay estre mangé des maringoins, ce sont petites mouches importunes au possible; les grands bois qui sont icy en engendrent de plusieurs espèces; il y a des mouches communes, des mousquilles, des mouches luisantes, des maringoins, & des grosses mouches, & quantité d’autres : les grosses mouches piquent furieusement, & la douleur qui provient de cette piqueure, & qui est fort cuisante, dure assez long temps, il y a peu de ces grosses mouches; les mousquilles sont extrêmement petites, à peine les peut-on voir, mais on les sent bien; [...] Pour les maringoins c’est l’importunité mesme, on ne sçauroit travailler notamment à l’air pendant leur règne, si on n’a de la fumée auprès soy pour les chasser : il y a des personnes qui sont contraintes de se mettre au lit venans des bois, tant ils sont offensez. J’en ay veu qui avoient le col, les joües, tout le visage si enflé, qu’on ne leur voyoit plus les yeux; ils mettent un homme tout en fang quand ils l’abordent; ils font la guerre aux uns plus qu’aux autres; Ils m’ont traité jufques icy assez doucement, je n’enfle point quand ils me piquent, ce qui n’arrive qu’a fort peu de personnes si on y est accoustumé : si le païs estoit essarté [c’est-à-dire défriché en arrachant les bois] & habité, ces bestioles ne s’y trouveroient point; car defia il s’en trouve fort peu au fort de Kebec, à cause qu’on couppe les bois voisins.[10]

Relations des Jésuites

Sans nous contenter du témoignage seul de Le Jeune parmi les écrits des Jésuites, une recherche numérique du mot « maringouin » décèle plus d’une cinquantaine de résultats dans leurs Relations. Examinons quelques extraits intéressants.

Pendant son premier voyage vers le Mexique, le père Jacques Marquette écrit ces lignes en 1673 alors qu’il se trouve au Pays des Illinois :

Jusqua présent nous n’avions point estez incommodés [par] Les maringouins, mais nous entrons comme dans leur pays. Voicy ce que font les sauvages de ces quartiers pour s’en deffendre; ils élèvent un eschaffault dont le plancher n’est fait que de perches, et par conséquent est percé à jour affinque [à fin que] la fumée du feu qu’ils font dessous passe au travers et chasse ces petitz animaux qui ne la peuvent supporter, on se couche sur les perches au dessus desquelles sont des escorces [écorces] estendües [étendues] contre la pluye. Cet eschaffault leur sert encor contre Les chaleurs excessives et Insupportables de ce pays, car on s’y met à 1’ombre à 1’estage d’en bas, et on si [s’y] garantit des rayons du soleil, prenant le frais du vent qui passe librement autravers de cet eschaffault.

Dans le mesme dessein nous fusmes contraincts de faire sur L’eau une espace [espèce] de cabane avec nos voiles pour nous mettre à couvert et des maringouins et des rayons du soleil […][11].

Le père Jacques Gravier écrit en 1702 dans la relation de son voyage entre le Pays des Illinois et l’embouchure du fleuve Mississippi :

On ne pourroit pas faire le premier etablissement en un lieu où il y eût plus de Maringouins qu’icy; Il y en a pendant presque toute l’année. À la vérité ils nous ont donné un peu de trèves 7 ou 8 jours, mais à l’heure qu’il est Ils me picquent bien serré et dans le mois de décembre, qu’on n’en devroit estre importuné, il y en avoit une si furieuse quantité, que je ne pouvois écrire un mot, que je n’en eusse les mains et le visage tout couvert et qu’il m’étoit impossible de dormir pendant la nuit, j’en ay été si incommodé à un œil que j’ay pensé le perdre. Les françois de ce fort me disoient que depuis le mois de mars, il y en a une si prodigieuse quantité que 1’air en est tout couvert et que l’on ne s’entrevoit pas à dix pas les uns des autres, Je reste icy jusqu’à l’arrivée de Mr. D’Iberville cõme je m’y Suis en quelque facon obligé, pour servir d’aumonier aux françois qui sont en ce poste et dont plusieurs sont Canadiens. J’ay bien à souffrir de ces Importuns Cousins Jusqu’au mois de may, et encore plus en remontant le fleuve, puisque je ne le pourray faire que lors qu’il y en aura une Si grande quantité, que l’on ne pourra ny reposer de nuit ny mettre à terre de Jour pour faire cuire du bled d’Inde sans en estre devoré, Dieu Soit beni de tout, Je dois estre content de tout, quoy qu’il m’en couste, pourveu que ce voiage de plus de mille Lieües que J’ay entrepris par le bien de nos missions den haut leur puisse estre utile à quelque chose aussi bien que mon retardement qui n’est que pour me mieux assurer de la vérité priez Dieu pour nous mon R. Père [...].[12]

Enfin, notons le père Gabriel Marest qui accompagne d’Iberville à la Baie d’Hudson en 1694 : « il y a encore tant de Maringouins ou cousins, que vous ne sauriez sortir sans en être couvert et piqué de tous côtés. Ces moucherons sont ici en plus grand nombre et plus forts qu’en Canada[13] » (Rappelons que le Canada désigne à l’époque plus ou moins la vallée du Saint-Laurent et la région des Grands Lacs.)

Militaires versus moustiques

Dans ce qui précède, nous avons vu que les moustiques importunent les gens qui travaillent à l’extérieur. Les militaires ne sont pas épargnés. En 1666, Jean Talon écrit un mémoire au lieutenant général Alexandre de Prouville de Tracy et le gouverneur Daniel Rémy de Courcelle pour soulever les problèmes qui attendent le régiment de Carignan-Salières : « [...] outre les chaleurs extraordinaires, les piqures de Maringouins causent de si [fascheuses] enflures, qu’elles rendent quelques fois un soldat inutile au combat [...][14]. »

En septembre 1757, le militaire britannique John Knox témoigne des misères vécues par lui et ses hommes en Nouvelle-Écosse. Entre autres, il se plaint des moustiques : « We are tormented here, both day and night, with myriads of musketa’s, which are so immensely troublesome, that we are obliged to have recourse to various expedients to defend ourselves from them[15]. » Le 7 août 1750, alors qu’il est posté au camp de la chute Montmorency pendant la campagne contre Québec, il remarque le plaisir de ne plus se faire harceler par les maringouins comme en Acadie : « We esteem ourselves very happy in this country, having no fogs as in Nova Scotia, nor are we tormented with musketa’s: we have myriads of the common black window fly, which, though they have no sting, are nevertheless troublesome in tainting our victuals[16]. » Décidément, l’observation de Le Jeune sur Québec tient encore, plus d’un siècle plus tard; quoiqu’il soit tout aussi vrai que la saison des moustiques se fait tardive une fois rendue au mois d’août. Lors de sa visite à l’Hôpital Général de Québec, Knox note que l’été, les fenêtres sont laissées ouvertes et que les patients ont droit à une espèce d’éventail pour à la fois se rafraîchir et pour éloigner les mouches qui, par la proximité de l’institution à la rivière Saint-Charles, « are numerous and troublesome[17] ».

Enfin, notons que la Marine s’inspire de la redoutable réputation de l’insecte en baptisant leur plus récent brigantin Le Maringouin[18].

Feux de forêt

Au moment d’écrire ces lignes (2023), la saison des feux de forêt au Québec et en Ontario venait à peine de commencer et pourtant avait déjà battu le record des dernières années du nombre d’hectares consommés. En ce qui concerne la Nouvelle-France, il est intéressant de noter qu’il arrive d’imputer la source des feux de forêt aux maringouins! Dans une lettre au ministre, l’intendant Hocquart écrit de Québec en 1733 :

J’avois déjà conferé [dès] l’année dernière avec M. Le général sur les moyens à prendre pour empescher Les feux de courir dans les bois, et nous avions dabord pensé de rendre une ordonnance qui prononceroit des peines contre les autheurs de ces grandes incendiës; Mais dans L’examen que nous avons fait, nous avons reconnu que Ces indendies arrivent fortuitement et non par la faute de ceux qui défrichent les Terres. Ce sont les voyageurs et chasseurs tant françois que sauvages qui estant obliges de camper dans les bois, y allument des feux non seulement pour y faire cuire leurs vivres, mais aussy pour se garantir de L’incommodité des insects qu’on appelle dans ce Pays maringouins dont ils ne peuvent se préserver que par le moyen des fumées.[19]

Louisiane : le paradis des maringouins, l’enfer des voyageurs

Terminons cette petite visite des archives du Régime français avec le témoignage qui, de loin, est celui qui peste le plus contre cette peste! Ce qui suit provient de la plume acerbe du père Paul du Poisson, missionnaire aux Arkansas en 1727 :

Mais le plus grand supplice sans lequel tout le reste ne seroit qu’un jeu; mais ce qui passe toute croyance, ce que l’on ne s’imaginera jamais en France, à moins qu’on ne l’ait expérimenté, ce sont les maringouins, c’est la cruelle persécution des maringouins. La plaie d’Égypte, je crois, n’étoit pas plus cruelle : Dimittam in te et in servos tuos et in populum tuum et in domos tuas omne genus muscarum, et implebuntur domus Ægyptiorum muscis diversi generis, et universa terra in quâ fuerint [« J’enverrai des mouches de toutes sortes sur toi et sur tes serviteurs et sur ton peuple et sur tes maisons, et les maisons des Égyptiens seront remplies de mouches de toutes sortes, et tout le pays où ils ont été » (Google translate)]. Il y a ici des frappe-d’abord; il y a des brûlots; ce sont de très petits moucherons, dont la piqûre est si vive ou plutôt si brûlante, qu’il semble qu’une petite étincelle est tombée sur la partie qu’ils ont piquée. Il y a des moustiques; ce sont des brûlots, à cela près qu’ils sont encore plus petits; à peine les voit-on, ils attaquent particulièrement les yeux; il y a des guêpes; il y a des taons; il y a, en un mot, omne genus muscarum [toutes sortes de mouches]: mais on ne parleroit point des autres sans les maringouins : ce petit animal a plus fait jurer depuis que les François sont au Mississippi, que l’on n’avoit juré jusqu’alors dans tout le reste du monde. Quoi qu’il en soit, une bande de maringouins s’embarquent le matin avec le voyageur. Quand on passe à travers les saules ou près des cannes, comme il arrive presque toujours, une autre bande se jette avec fureur sur la pirogue, et ne la quitte point. Il faut faire continuellement l’exercice du mouchoir, ce qui ne les épouvante guère; ils font un petit vol, et reviennent sur le champ à l’attaque; le bras se lasse plutôt qu’eux. Quand on met pied à terre pour dîner depuis dix heures jusqu’à deux ou trois heures, c’est une armée entière que l’on a à combattre. On fait de la boucane, c’est-à-dire, un grand feu, que l’on étouffe ensuite avec des feuilles vertes; il faut se mettre dans le fort de la fumée, si l’on veut éviter la persécution : je ne sais lequel vaut mieux du remède ou du mal. Après dîné, on voudroit faire un petit sommeil au pied d’un arbre : absolument impossible : le temps du repos se passe à lutter contre les maringouins. On se rembarque avec eux. Au soleil couchant on se remet à terre; aussitôt il faut courir pour aller couper des cannes, du bois et des feuilles vertes pour faire son baire, la chaudière et la boucane : chacun y est pour soi. Alors ce n’est pas une armée, ce sont plusieurs armées que l’on a à combattre; c’est le temps des maringouins, on en est mangé, dévoré; ils entrent dans la bouche, dans les narines, dans les oreilles; le visage, les mains, le corps en sont couverts; leur aiguillon pénètre l’habit, et laisse une marque rouge sur la chair, qui enfle à ceux qui ne sont pas encore faits à leur piqûre. Chicagon, pour faire comprendre à ceux de sa nation la multitude des François qu’il avoit vus, leur disoit qu’il y en avoit autant dans le grand village (à Paris) que de feuilles sur les arbres et de maringouins dans les bois. Après avoir soupé à la hâte, on est dans l’impatience de s’ensevelir sous son baire, quoique l’on sache qu’on va y étouffer de chaleur. Avec quelque adresse, quelque subtilité qu’on se glisse sous ce baire, on trouve toujours qu’il y en est entré quelques-uns, et il n’en faut qu’un ou deux pour passer une mauvaise nuit.

Telles sont les incommodités du voyage mississipien. Combien de voyageurs les souffrent pour un gain souvent très modique![20]

Notons que le père Du Poisson sera tué par les Natchez le 28 novembre 1729[21].

Petit souvenir de voyage en arrivant au
fort Michilimackinac en 2013...



Sources:

[1] Académie française, Dictionnaire de l’Académie françoise, Tome 2, Paris, Veuve B. Brunet, 1762, p. 182.

[2] Académie française, Dictionnaire de l’Académie françoise, Tome 2, Paris, Veuve B. Brunet, 1762, p. 97.

[3] François-Xavier Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle France, Tome 3, Paris, chez Pierre-François Giffart, 1744. p. 291 et 339.

[4] Rénald Lessard, Au temps de la petite vérole : la médecine au Canada aux xviie et xviiie siècles, Québec, Septentrion, 2012, p. 41-42.

[5] Marie Antoinette Menier, Étienne Taillemite et Gilberte de Forges, Correspondance à l’arrivée en provenance de la Louisiane. Tome 1, Paris, Archives Nationales, Inventaire des Archives coloniales, 1976, p. 313.

[6] Voir à nouveau Lessard, Au temps de la petite vérole, p. 42.

[7] Warren Johnson, « Journal of Warren Johnson », dans Milton W. Hamilton et Albert B. Corey (dir.), The Papers of Sir William Johnson. Vol. 13, Albany, University of the State of New York, 1962, p. 182.

[8] Joseph Gagné, Inconquis. Deux retraites françaises vers la Louisiane après 1760, Québec, Septentrion, 2016, p. 101.

[9] Éric Thierry, Les œuvres complètes de Champlain. Tome 1 : 1598-1619, Québec, Septentrion, 2019, p. 444.

[10] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 5: Québec 1632-1633, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1897, p. 34-36.

[11] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 59: Lower Canada, Illinois, Ottawas 1673-1677, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1900, p. 146.

[12] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 65: Lower Canada, Mississippi Valley 1696-1702, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1900, p. 176.

[13] Reuben Gold Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents: Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791. Vol. 66: Illinois, Louisiana, Iroquois, Lower Canada, 1702-1712, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1900, p. 112-114.

[14] ANOM, Colonies, C11A 2, F°209v. À Québec, le 1er septembre 1666. Mémoire de Talon à Tracy et Courcelle.

[15] John Knox, An Historical Journal of the Campaigns in North-America, for the Years 1757, 1758, 1759, and 1760 [Etc.]. Vol. 1, Londres, W. Johnston, 1769, p. 41.

[16] Knox, An Historical Journal, Vol. 2, p. 10.

[17] Knox, An Historical Journal, Vol. 2, p. 154.

[18] ANOM, Colonies, C11A 93, F°392-398v. À Québec, le 24 octobre 1749. Bordereau de la dépense faite en Canada pendant les six derniers mois de l’année 1748.

[19] ANOM, Colonies, C11A 60, F°44-45. À Québec, le 3 octobre 1733. Hocquart au ministre.

[20] Charles Le Gobien et al., Lettres édifiantes et curieuses écrites par des missionnaires de la Compagnie de Jésus, Montréal, Boréal, 2006, p. 62-64.

[21] Arthur Mélançon, Liste des Missionnaires-Jésuites. Nouvelle-France et Louisiane, 1611-1800, Montréal, Collège Sainte-Marie, 1929, p. 84.

10 June 2021

French Women Crossing the Atlantic: Stories from Early Source Readings

Jacques Rigaud, Départ des Vaisseaux de la Rade de Toulon, 18th Century.
Bibliothèque nationale de France

As my readers already know, this year I’ve embarked (pun intended) onto an archival adventure in hopes of digging up the identity and experiences of women auxiliaries in the French Army during the Seven Years’ War in America.

Amongst my goals, I’m currently going through the archival record trying to identify individuals who accompanied the army straight out of Europe. Of course, colleagues brought up the question: were women really following troops across the Atlantic Ocean to Canada?

I can understand the skepticism. In the 18th century, women were generally not directly involved in fighting. This was especially true in a colonial setting. Up to this point in the history of Canada, warfare had been traditionally led by smaller groups of men, springing surprise attacks on isolated enemy communities. As for traversing the ocean, one can also argue that every woman who embarked on a ship was an extra mouth to feed when rations were already tightly regulated on board. Furthermore, though I’ve only started researching, I’ve already stumbled on at least one British source stating that soldiers’ wives were turned away at ports:

[...] at the embarkation of the forces, all the soldiers wives not being permitted to accompany their husbands, passes were procured for them, and considerable sums of money were raised by voluntary subscriptions, to enable those poor distressed women to return to their respective countries; and such of the soldiers children, as their mothers could be prevailed upon to part with, were happily provided for at the public expence. (Knox, An Historical Journal, 1:4).

Yet, the nature of warfare itself was changing in North America. Indeed, armies of such size had never existed in Canada prior to the Seven Years’ War (roughly 7000 troops were sent to the colony throughout this war). The shift towards a larger standing army meant a military community of sorts now existed outside of colonial cities. After all, there were never more than a few major battles and sieges per year, each requiring months of on-site preparation. And so, instead of a fleeting presence in the landscape, the army was now building new forts, new defences, and... new frontline societies waiting for the next engagement against opposing forces. Women, therefore, had larger roles to fill in helping with, amongst other things, cleaning, cooking, mending, and even offering companionship.

"Passagères" on board L'Aimable Marthe.

But back to the current question at hand: do we have proof women followed the French army from Europe? After all, they are relatively absent in the historiography of this war. Well, my early experience reminds us once more that in history, you’ll often not find what you’re not looking for in the first place. Case in point, a colleague who had studied military embarkation lists gladly shared with me over 500 photographs he took of French archives. Knowing what I was looking for, he added that he had never spotted any women in these documents. Well, as it turns out, he had been too focused on the soldiers themselves to notice. From these documents, I’ve managed to add 43 women to my database! Considering these sources are from a single port, I’m therefore just scratching the surface.

So far, all the women I’ve identified were the wives and daughters of individual soldiers, with no mention of occupation. But from one French officer’s journal, I am aware of at least one case where three women were permitted to follow on a ship specifically to help with washing clothes.

Now of course, this is all very preliminary as I’m currently busier identifying the sources I want to exploit before even going through any of them. With COVID affecting travel and access to local archive centers, I’m quite lucky to already have had this first glimpse which already proves that I’m on the right track. I’m also lucky for having access to many wonderful digitized documents. For example, for anyone compiling similar databases and having trouble deciphering French place names in 18th century manuscript records, I’ve found this document quite useful: Gazetteer of France Containing Every City, Town, and Village in That Extensive Country, Shewing the Distances of the Cities and Great Towns [Etc.]. Vol. 1. 3 vols. London: Printed for G.G.J. and J. Robinson, 1793. (Google Books).

So what now? Well, I’ll keep slowly but surely building up my database of women involved directly with the army. Hopefully cross-referencing will allow me to identify a handful of individuals with larger stories to tell through what I hope will be a heavier archival presence. I’ve already started in some measure: thanks to Rénald Lessard’s excellent list of ships that transported troops to Canada, I already know of 4 women who never made it, their ships having been captured by the British.

I’ve also been able to demonstrate the kind of stories than can be gleaned from these nuggets of information gathered from cross referencing. For example, going through my documents regarding departures from the Île de Ré (near La Rochelle), I came across a list of reserves being held on site in 1758. Scanning the near-dozen names of women who were also tallied, I recognized two: Françoise Lambert and Marie-Anne Simon. Both were the names of women who had followed their husbands to Louisiana in 1756. Or so I thought…

Double checking the list of men, I found Françoise and Marie-Anne’s husbands as well. What was going on? Had they somehow skipped their departure two years earlier? This was highly unlikely: deserters and other absentees would be catalogued as well. I had another theory, but since Lessard only listed Canada-bound ships, my hunch required digging through period British newspapers. After wasting an afternoon figuring out the best databases to consult, I finally stumbled on the answer I was looking for, starting with the first case I could crack, that of Marie-Anne.

Though nothing is yet known of Marie-Anne Simon’s background, we know she was married to Antoine Martin, a soldier and roofer by trade, born in Besançon to Guillaume Martin and Louise Bernard. On November 30, 1756 at Île de Ré, the couple followed along with 59 other soldiers on board the Don de Dieu, heading to Louisiana. Marie-Anne was not the only woman on board: she was listed along with Marie Pinnier (or Jinnier), wife of soldier François Noël. Thanks to this excerpt of the Manchester Mercury published on April 19, 1757, we now know that shortly after the ship left, the British intercepted her along the coast of Spain:


Admiralty-Office, April
16. His Majesty’s Ship York, Capt. Pigot, arrived from a Cruize, in Plymouth Sound, the 11th Inst. with 412 Prisoners and three French Prizes, viz. Le Don de Dieu, from Rochelle, bound to Missisippi, loaded with Wine, Brandy, Flour, and Soap, with 82 Persons on board, 60 of them Soldiers, taken the 11th of March, off Cape Finisterre ; [...].

As for Françoise Lambert, she was the wife of Pierre Herbé, a soldier and labourer by trade, born to Simon Herbé and Marie Kelok in Autry, Switzerland. Just like the Simon-Martin couple, Françoise and Pierre were supposed to be assigned to Louisiana, leaving from the same port with 39 other soldiers on board the L’Aimable Marthe on September 25, 1756. Other women accompanying their husbands were Christine Jardinière (Jean Gabon), Marie-Anne Lery (Louis Le Maire), Françoise Julliere (Laurent Piquet), and Elizabeth Klement (René Chauvauché). According to the Gentleman’s Magazine  November 1756 issue, their ship also suffered a similar fate: “L’Aimable Martha, from Rochelle for Missisippi, is taken by the Britannia priv. and brought into Bristol.”


Presuming both couples mentioned in the 1759 rolle are the same as the ones identified in 1756 boarding lists (otherwise it would be quite a coincidence), we can therefore hypothesize that these two women and their husbands were included in prisoner exchanges and eventually made their way right back where they started their misadventure, never setting foot in North America after all…

Early in the war, the British crippled the French Navy.
The Capture of the 'Alcide' and 'Lys', 8 June 1755. Anonymous.
National Maritime Museum, Greenwich, London, Caird Collection.

Even though Françoise and Marie-Anne never made it across the Atlantic, their stories are nevertheless part of the larger story of the fall of New France. Though today such land battles as that of the Plaines of Abraham come to mind when thinking about the Seven Years’ War in North America, this war had been mostly fought and won on the oceans. Indeed, Great Britain had already crippled the French navy from the get-go. Louisiana in particular suffered from a blockade preventing French ships from arriving for years on end. Françoise and Marie-Anne were first hand witnesses and unwitting participants to this fact as they, along with their husbands, were captured, brought to England, and went through the prisoner exchange process between both countries.

And yet, as fascinating as Françoise and Marie-Anne are, they are but two amongst hundreds of women during this war with equally important stories to be told.

Stay tuned!

Note: This research is being conducted through the generous financial support of the Social Sciences and Humanities Research Council (SSHRC) of Canada. I also wish to particularly thank Guillaume Teasdale and Peter Way at the University of Windsor, and Rénald Lessard of Bibliothèque et Archives nationales du Québec for their guidance as I wade through new material.

Sources:

  • CAOM - F5B, 56, Folio 166v
  • John Knox, An Historical Journal of the Campaigns in North-America, for the Years 1757, 1758, 1759, and 1760 [Etc.]. Vol. 1, vol. 1 (London: W. Johnston, 1769), https://archive.org/details/historicaljourn_01knox/page/n9.
  • “Lists of Ships Taken on Both Sides,” The Gentleman’s Magazine 26 (November 1756): 547. Viewed on ProQuest British Periodicals. https://about.proquest.com/en/products-services/british_periodicals/
  • Manchester Mercury, April 19, 1757 (British Newspaper Archive, The. Newspaper Archive Ltd. https://www.britishnewspaperarchive.co.uk/)
  • Rénald Lessard, “Les navires de transport des troupes pour la Nouvelle-France,” in Combattre pour la France en Amérique : Les soldats de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France 1755-1760, ed. Marcel Fournier (Montréal: Société généalogique canadienne-française, 2009), 129–38.

25 March 2020

Déserteurs louisianais

Détail: "Up with the black flag"
V.A. Svoboda, 1902
N.Y. Public Library Digital Collections

Normalement, les déserteurs font preuve de discrétion afin de ne pas s’attirer de l’attention. Mais une fois l’alerte donnée, ceci devient plus difficile, comme dans ce cas louisianais digne d’un scénario des Pirates des Caraïbes. Le 4 septembre 1761, le gouverneur Kerlérec ordonne au Sieur de Favrot de s’embarquer avec une trentaine de militaires à bord du Cerf :
Pour courir Sus, et arretter neuf soldats françois, deux Suisses, et quattre matelots tous deserteurs de la garnison du poste de la Balize, qui après avoir Enlevé plusieurs effets du roy, Se Sont Emparés a force ouverte Le Sabre a la main d’un Battiment parlementaire apartenant a un negotiant de Cette ville, et Sur lequel ils sont fait voisle le 31. du mois dernier [août] a la pointe du jour.[1]
Malheureusement, il n’existe aucune pièce dans la collection Favrot qui révèle le dénouement de cette aventure.


[1] Kerlérec à Favrot. À La Nouvelle-Orléans, le 4 septembre 1761, dans The Favrot Papers, 1695–1769. Volume 1, La Nouvelle-Orléans, Louisiana State Museum, 1940, p. 35.

07 February 2019

New Orleans Material Culture

A shout out to my good friend and colleague Philippe Halbert (@plbhalbert on twitter) being interviewed on material culture in 18th century New Orleans. And keep listening, there are other goodies as well on Louisiana's French Regime! Click on the image below to listen.


17 November 2018

La Nouvelle-Orléans : cette autre Nouvelle-France

2018 marque le 300e anniversaire de La Nouvelle-Orléans!
Photo: Cathrine Davis 2018

Cet article devait paraître dans les pages du Devoir. Un imprévu familial m’a obligé de le mettre de côté. Je remercie le journal de m’avoir permis de le récupérer et de le partager ici. J'aimerais du même souffle remercier le Centre de la francophonie des Amériques qui m'a permis cet automne de voyager en Louisiane afin d'y donner quelques communications et de retourner visiter La Nouvelle-Orléans pour son 300e anniversaire.

La Nouvelle-Orléans est célébrée entre autres pour
sa musique. Photo: Joseph Gagné 2012
L’an passé, Montréal fêtait son 375e anniversaire. Cette année, c’est au tour à La Nouvelle-Orléans de célébrer ses 300 ans! Si son âge vénérable vaut déjà la peine d’être souligné, c’est également sa culture qu’on célèbre en grand. La mention seule de son nom évoque d’innombrables images, même chez ceux qui n’y ont jamais mis les pieds : qui ne connaît pas entre autres son défilé du Mardi gras, son architecture coloniale espagnole, son tramway qui a inspiré Tennessee Williams, ses alligators, ses mets cajuns et ses beignets… Sans oublier que l’imagination des férus du macabre et de l’inédit va quant à elle penser au célèbre cimetière Saint-Louis, la prêtresse vaudou Marie Laveau, la sadique Delphine Lalaurie, ou encore aux vampires d’Anne Rice… Parlant de films, depuis l’ouragan Katrina le cinéma américain a repris de plus belle son amour pour La Nouvelle-Orléans. L’importance du « Big Easy » ne se limite pas à sa culture, toutefois, mais également son économie : en 2016, elle se classait quatrième port d’importance aux États-Unis. La Nouvelle-Orléans doit d’ailleurs son existence à cette vocation première de ville portuaire, débutée il y a de ça trois siècles lorsqu’elle est fondée par… des Montréalais!

La Louisiane, colonie française.
Photo: Joseph Gagné 2018

La guerre de la Ligue d'Augsbourg freine le
développement de la colonie 
L’aventure française en Louisiane se fait d’abord devancer par les Espagnols un siècle et demi plus tôt. En effet, le premier Européen à rejoindre formellement les méandres du fleuve Mississippi est Hernando de Soto en 1541. Les incursions françaises sur le fleuve, quant à elles, doivent attendre Louis Jolliet et le père Marquette qui découvrent la source du Mississippi par le nord en 1673. S’ensuit Cavelier de La Salle qui, entre 1679 et 1682, devient le premier Européen à explorer le Mississippi sur presque toute sa longueur. Malheureusement pour lui, son dernier voyage—mené par l’océan cette fois-ci dans le but de retrouver l’entrée du fleuve—se solde par un échec ainsi que son assassinat. Si plusieurs individus anonymes continuent de courir les bois de la Louisiane en quête de fourrures, l’intérêt de la couronne française pour le territoire est détourné par la guerre de la Ligue d’Augsbourg. La France abandonne donc toute tentative d’explorer ses prétentions louisianaises pendant presque dix ans, soit entre 1688 et 1697.

Pierre Le Moyne d’Iberville
1661–1706
Toile de Rudolph Bohunek, c1933. Louisiana State Museum

Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville
Fondateur de La Nouvelle-Orléans
1680–1767
Toile de Rudolph Bohunek, 1910. Louisiana State Museum

Le retour de la paix ne sera pas le seul facteur à influencer la Couronne française à s’intéresser à nouveau à la Louisiane : l’Angleterre la louche aussi. Il faut donc consolider les réclamations françaises et occuper le territoire. Le ministre Jérôme Phélypeaux de Pontchartrain confie la mission à nul autre que Pierre Le Moyne d’Iberville, célébré pour ses déprédations contre les Anglais sur les côtes de Terre-Neuve et le long de la Baie d’Hudson. Il est accompagné entre autres de son cadet (19 ans de différence!) Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville. Sitôt arrivés dans la baie de La Mobile le 31 janvier 1699, Bienville se fait confier la mission de reconnaître les côtes et les rivières de la région environnante. La Nouvelle-Orléans, bien entendu, n’apparaît pas de manière spontanée : les Français vont d’abord tâter le terrain, fondant divers forts dont Biloxi et La Mobile d’où poursuivre leurs explorations du territoire. Fidèle à la tradition familiale, Bienville va même intercepter des Anglais près d’où il fondera La Nouvelle-Orléans 19 ans plus tard. Ses explorations et ses exploits lui valent d’ailleurs le poste de commandant à l’âge de 21 ans.

Bayous, chaleur et alligators menacent le projet de Law.
Photo: Joseph Gagné 2018
Les débuts de la Louisiane n’augurent en rien une réussite, toutefois : la période entre 1701 et 1713 est marquée par les guerres européennes qui menacent la stabilité de la colonie naissante. Sans oublier le fiasco de la Compagnie du Mississippi de John Law : celle-ci stimule une frénésie de spéculation foncière s’appuyant sur l’image—fausse—d’une Louisiane paradisiaque. Les réelles conditions difficiles d’exploitation et la perte de confiance des actions de la compagnie conduisent celle-ci vers une faillite comparable au « krach boursier » de 1929. Au-delà ses bayous et sa chaleur, sept ouragans frappent la Louisiane entre 1717 et 1750! Enfin, les gouverneurs successifs de la colonie devront négocier, traiter, guerroyer et se réconcilier avec les nombreuses nations autochtones environnantes—Chaouachas, Ouachas, Houmas, Natchez, Atakapa, Tunia, Yazoo, Chocataws, Chicksaws, etc.

Sauvages Tchaktas matachez en Guerriers qui portent des chevelures
Alexandre de Batz c1730.
Original: Peabody Museum, Harvard University


Une nouvelle capitale nommé en honneur de
Philippe d’Orléans, 1674–1723.
Toile de Jean-Baptiste Santerre, 1717
Si l’aventure louisianaise fait plus ou moins bon train malgré tout, la fondation de La Nouvelle-Orléans, quant à elle, remonte au mois de février 1718 après que Bienville remarque « une place très-propre pour y bastir une habitation, sur le bord du Mississipy, à trente lieues depuis l’embouchure du fleuve ». Une centaine d’hommes s’occupe à construire le nouvel établissement. Baptisé en honneur du régent, Philippe d’Orléans, le poste se trouve sur des terres plus fertiles et faciles à cultiver que celles le long du golfe. En 1722, La Nouvelle-Orléans devient officiellement la capitale de la colonie lorsque la Compagnie des Indes, successeur de la Compagnie du Mississippi, y place son quartier général.

Comment peupler cette nouvelle colonie? À l’aide d’une propagande massive encourageant quelque 6 000 civiles à migrer. Contrairement à ce qui a été publicisé, ce n’est pas le paradis : Marcel Giraud, le grand historien de la Louisiane, estime que 60% d’entre eux meurent pendant le trajet ou peu après leur arrivée. À cette population naissante s’ajoutent environ mille soldats, ainsi que des centaines d’indésirables, hommes et femmes, kidnappés des rues de la métropole. Ces derniers sont si nombreux à se faire enlever que Paris doit émettre une loi en 1720 pour stopper les activités des « bandouliers du Mississippi »!

Les nouveaux migrants vont exploiter divers produits, dont l’indigo, le tabac et la canne à sucre. Contrairement au Canada, la traite des fourrures ne représente à cette période que 10 à 15% des exportations. Le développement de la colonie dépend malheureusement de la main d’œuvre d’esclaves africains : de 1719 à 1743, pas moins de 5 700 esclaves sont importés dans la colonie.

Peupler La Nouvelle-Orléans: Créoles, esclaves, autochtones, prostituées...

La Conquête sonne le glas du Régime français tant pour le Canada que pour la Louisiane. Il faut se rappeler que la guerre de Sept Ans (autre nom donné à ce conflit) éclata dans les colonies deux ans avant l’Europe, soit en 1754. À la source de cette hostilité se trouve la vallée de l’Ohio—représentant aujourd’hui l’état de l’Ohio et une partie de la Pennsylvanie, la Virginie de l’Ouest et l’Indiana—où coulent plusieurs rivières qui raccourcissent le lien entre le Canada et la Louisiane, mais lorgné par les colons britanniques. Si le front de guerre fini par se concentrer sur la Vallée du Saint-Laurent, la Louisiane—ayant jusqu’ici évité une invasion britannique—souffre néanmoins de l’absence de ravitaillement à cause des déprédations sur la marine française et sera finalement amputée à la France par les négociations de paix.

Pourquoi? Rappelons que l’Espagne rejoint la guerre contre les Anglais tardivement en 1762. Toutefois, les forces britanniques se démontrent plus puissantes que prévu : l’Espagne perd La Havane en août après deux mois de siège, ainsi que la Floride, au profit des Britanniques. La perte de ces deux dernières a un effet dévastateur sur l’avenir de la Louisiane. Lors des négociations de paix, la France négocie à la fois pour elle-même et l’Espagne. L’Angleterre accepte de restituer La Havane en échange du territoire à l’est du fleuve Mississippi. Toutefois, la prise de la Floride est vu comme la consolidation de l’emprise britannique sur la côte est de l’Amérique. L’Angleterre refusera donc de la rendre à l’Espagne. La France, pour faire passer la pilule, offre secrètement à l’Espagne le territoire à l’ouest du Mississippi, incluant La Nouvelle-Orléans, en compensation. Le tout sera confirmé par le traité de Paris en février 1763. Mais l’aventure française en Louisiane ne se termine pas là… D’ailleurs, suivant le traité, deux vagues d’immigrants acadiens arrivent en Louisiane, la première entre 1765-1769 comprenant environ 800 Acadiens qui étaient exilés chez les colonies britanniques et la deuxième, en 1785, composée de 1 600 individus arrivant de la France, soit les trois quarts de la population acadienne qui s’y trouvait. En tout, c’est environ 3 000 Acadiens qui fondent des communautés en Louisiane et deviennent les ancêtres des Cajuns d’aujourd’hui. Sans oublier que la Louisiane redeviendra française pendant trois brèves années avant 1803—mais ça, c’est une histoire pour une prochaine fois!




La toponymie locale témoigne de son passé français.
Photo: Joseph Gagné 2018

Il ne s’agit ici que d’un bref retour sur l’histoire de La Nouvelle-Orléans et de la Louisiane sous le Régime français. Mais on peut bien se demander : que reste-t-il aujourd’hui de ce régime? Autant l’architecture britannique finit par dominer la ville de Québec, autant l’architecture espagnole le fait à La Nouvelle-Orléans. En effet, l’incendie de 1788 rase la ville presque entière. Aujourd’hui, seuls quelques exemples de constructions françaises survivent. Outre le monastère des Ursulines—le seul bâtiment datant du Régime français—se trouvent la maison Madame John’s Legacy et la Lafitte Blacksmith Shop, construits à la manière créole à la fin du xviiie siècle. Néanmoins, l’esprit français continue de percer même après 300 ans : la toponymie locale témoigne des gouverneurs français et des noms originaux de certaines rues. La culture française, le plus célèbre exemple étant le Mardi gras, est toujours célébrée. Si la langue française reprend un nouveau souffle de vie après 1804 avec l’arrivée d’immigrants d’Haïti (l’ancien Saint-Domingue), en 2000 le français était parlé par 4,6% de la population de la Louisiane.


Bienville immortalisé.
Photo: Joseph Gagné 2018

Si elle fait aujourd’hui partie des États-Unis, La Nouvelle-Orléans incarne en réalité plutôt la limite nordique des Caraïbes (en effet, sous le Régime français, elle entretenait des liens plus étroits avec La Havane qu’avec le Québec—rappelons que d’Iberville est inhumé à Cuba!). En déambulant le long de ses rues, le visiteur ressent son histoire liée à quatre régimes successifs (autochtone, français, espagnol, et américain). La ville est une enclave culturelle et historique unique qui, paradoxalement, appartient aux États-Unis tout en y étant à part. Aujourd’hui célébré pour son architecture, sa musique et sa gastronomie, rien à l’époque pourtant ne prédisait que ce petit poste du Mississippi allait devenir un boulon économique et culturelle d’Amérique.

Comme on dit à La Nouvelle-Orléans, « Laissez les bons temps rouler! »