30 November 2019

Les souliers pendant la guerre de Sept Ans


Photo: Rénald Lessard, 2017.

Cette semaine, je me suis permis une dépense importante. Je me suis acheté des souliers. Je n’en pouvais plus : autant que je voulais épargner (et au risque d’être « casse-pieds », je vous rappelle que vous pouvez soutenir l’achèvement de mon doctorat en contribuant à mon GoFundMe!), j’avais trop mal aux pieds. Et dans la vie, bien traiter ses pieds n’est jamais un luxe. Ce qui m’a porté à réfléchir : qu’en est-il des souliers en Nouvelle-France?

À la fin du Régime français, les témoignages écrits sont nombreux avec l’arrivée de masse de militaires de la métropole. Lorsqu’on décrit des souliers, on tend à porter son attention sur ceux des femmes. Jean-Guillaume-Charles de Plantavit de Margon, chevalier de La Pause écrit : « Les femmes […] aiment d’etre louées, et d’etre bien habillées, elles imitent asses la façon des provensalles beaucoup de casaquins, et toujours une cape par dessus, l’hiver de camelot, l’été de tafetas—de souliers brodés, c’est la plus grande depence des femmes, elles ont soin pour faire voir leurs souliers et leurs bas d’avoir les jupes quy ne vont que jusque a demy jembe[i]. ». Jean-Baptise d’Aleyrac a un commentaire semblable : « Chez [les Canadiens] le luxe est poussé jusqu’au dernier point. Il n’est pas jusqu’aux paysannes qui ne portent des robes de chambre et des casaquins de soie, ainsi que des coiffes de dentelles et des souliers de damas, ce qui les rend envieuses de toutes choses[ii]. »

Soulier de boeuf.
Photo: Joseph Gagné, 2015.
Le soulier masculin régulier, dit « français », ne fait pas l’objet de description puisqu’il s’agit d’un objet ordinaire du quotidien. Néanmoins, on remarque le soulier de bœuf, qui se différencie entre la colonie et la campagne française : « Les souliers de cuir de bœuf sont faits tout autrement que ceux de France, ils n’ont qu’une semelle aussi mince que le dessus et qui entoure tout le pied à la hauteur des quartiers; puis, sur ce morceau de cuire, on en coud un autre plus petit qui couvre le dessus du pied; cette mode permet de marcher plus commodément dans les bois et les montagnes[iii]. »

Mocassins wendat, c1800
Source: National Museum of the
American Indian
Les mocassins des Autochtones fascinent les chroniqueurs européens. Joseph-Charles Bonin écrit qu’ils sont fait « […] de peau de chevreuil ou de daim grattée, passée et boucannée, laquelle par ce moyen devient souple comme de la peau de mouton quand elle est tannée; ce sont les femmes qui font ces préparations et les souliers pour les hommes comme pour elles; ces souliers que les sauvages nomment Mockassins sont plissés sur le bout et cousus par-dessus et par derrière avec un bord haut sur les deux côtés, lequel se rabat par-dessus le cordon qui noue les souliers dessous les chevilles des pieds; souvent ce bord rabattu ainsi que le dessus et derrière du soulier sont garnis de ruban, ou de poil de porc épic teint en diverses couleurs dont le rouge est la dominante; ils y ajoutent quelquefois des grains de rassade et des petits grelots de cuivre rond ou long en forme de cornets[iv]. »

Pierre Pouchot ajoute : « Dans leurs voyages, les Sauvages se précautionnent contre le froid; leurs souliers, quoique d’une simple peau passée, sont fort chauds, parce que la neige est si seche qu’elle ne donne point d’humidité. Ils s’enveloppent les pieds avec des morceaux de couverte, et les côtés du soulier forment un brodequin qui empêche la neige d’y entrer: les pieds geleraient avec des souliers européens, ce que plusieurs ont malheureusement éprouvé[v]. »

En effet, les pieds gelés ne sont pas rares : « Par exemple, il suffit de jeter un coup d’œil à la liste des invalides retournés en France cette même année pour comprendre leur peine. On retrouve deux hommes provenant de la compagnie de Beaujeu (retournés en France avant la retraite de leur commandant) : Benoît [Fori], dit La Violette, soldat âgé de 25 ans avec 6 ans de service, aux deux pieds gelés dans un détachement d’hiver, et Bernard Dumais (ou Dumas), dit Dumais (ou Dumas), soldat âgé de 55 ans avec 34 ans de service, rendus à l’hôpital de Rochefort comme infirmes[vi]. »

Pourtant, on cherche à éviter la chose. Dans la description de Malartic des fournitures d’hiver de 1757, on y lit : « On a pour l’équippement d’hiver de plus que pour l’été deux paires de chaussons de laine, une paire de mitaines, un gillet, des nippes (morceaux d’étoffe de laine pour mettre dans les souliers), une peau de chevreuil pour faire des souliers [..][vii] ». On distingue d’ailleurs les souliers « françois » des souliers « tannés » (le plus souvent en cuir de chevreuil) qui, selon ce qu’écrit Malartic en 1755, doivent idéalement durer un mois avant d’être remplacé par l’armée[viii]. D’ailleurs, en juillet, ils sont 20 Canadiens à s’établir au fort Carillon « pour passer des peaux de chevreuil dont on a besoin pour faire des souliers[ix] ».

N’empêche, comme l’écrit le général Montcalm, « Le Canada est le pays des aventures fâcheuses, et toujours d’autant plus fâcheuses que ce n’est pas un pays de ressources[x]. » En effet, alors que la guerre se poursuit et que les vivres s’épuisent, plusieurs officiers se plaignent du manque de souliers à combler. Leur pénurie est sérieux et omniprésent dans les sources : on va même renvoyer les miliciens qui n’en ont pas[xi]. Les Autochtones aussi en font grief auprès de l’état-major.

Soulier "français".
Musée canadien de l'histoire.
Photo: Joseph Gagné, 2008.
Le hic : les souliers français proviennent presque exclusivement de la France. En novembre 1757, Montcalm écrit : « Les Anglais ayant pris quarante mille souliers que l’on envoyait dans la colonie, les souliers et le cuir manquent; on tâche d’y suppléer en faisant faire aux soldats des souliers avec de la peau de loup marin pour la pluie et de peau de chevreuil pour la gelée[xii]. » Les conditions font aussi que les souliers, surtout de peaux, s’usent rapidement. Par exemple, en septembre 1759 au fort Lévis, on demande plus de souliers pour les miliciens qui en « usent beaucoup, parce qu’ils travaillent dans l’eau[xiii] ».

Certains profitent d’ailleurs de cette pénurie. Montcalm note la chose : « Adigué, fils d’un cordonnier, enlève tous les souliers de la ville, les faits monter à un prix exorbitant pour les revendre à ce prix courant au Roi[xiv]. » Les souliers sont effectivement devenus de petits trésors. Après la victoire française au fort Carillon, Malartic écrit : « Les soldats et Canadiens sont revenus chargés de butin et on a rapporté beaucoup de souliers avec leurs boucles[xv] » (l’éditeur de son journal ajoute en note : « On en trouva plus de cinq cent paires. Les fuyards les avaient perdus en traversant les marais qui bordent les rives du lac [Champlain][xvi]. »)

Si au début de la guerre on donne régulièrement de quoi se chausser, quelques années plus tard on doit restreindre la distribution. Le 28 août 1760, Bourlamaque écrit à Vaudreuil : « Les souliers tannés ne seront donnés que par mon ordre. Il faudra bien en donner aux miliciens qui sont partis de chez eux nu-pieds, et ne peuvent marcher longtemps sans s’estropier[xvii]. » Parfois, on demande spécifiquement des exceptions pour des particuliers. Bourlamaque écrit à Lévis le 29 août 1760 : « M. Du Roquan, mon cher général, se trouve sans souliers et est hors d’état de marcher. Il ne peut se servir de souliers tannés, quoique bon marcheur. Vous lui feriez grand plaisir si vous pouviez lui faire fournir une paire de soulier françois. On ne peut en trouver à Montréal pour de l’argent, et ses jambes sont cependant fort utiles. C’est un très bon officier[xviii]. »

Bref, nous avons là encore une fois un exemple des difficultés que vivent les Habitants à la fin du Régime français en Amérique. Autant que je déteste devoir m’acheter des souliers deux fois par année (je suis un grand—et gros—marcheur), je suis tout de même heureux de ne pas être poussé à dépendre de mocassins au lieu. D’ailleurs, ce qui me fait penser, il faut que je remplace mes mocassins, maintenant troués après les avoir porté sur de l’asphalte pendant les Fêtes de la Nouvelle-France à Québec…

Fabrication de chaussures par les reconstituteurs au fort Carillon.
Photo: Joseph Gagné, 2015

[Suivi 2019/12/16]

Je suis tombé sur cet extrait qui démontre que même les Britanniques, en 1760, manquent de souliers en Amérique: 

Source: Hanway, Jonas. An account of the Society for the encouragement of the British troops, in Germany and North America : with the motives to the making a present to those troops, also to the widows and orphans of such of them as have died in defense of their country, particularly at the battles of Thornhausen, Quebec, &c. ; with an alphabetical list of the receipts and disbursements of the society. Londres, 1760. p. 60


Notes


[i] La Pause, « Mémoires et papiers… », RAPQ 1931-1932, p. 10.
[ii] Aleyrac, Aventures militaires…, p. 29.
[iii] Aleyrac, Aventures militaires…, p. 32.
[iv] J.C.B., Voyage au Canada…, p. 223.
[v] Pouchot, Mémoires..., p. 281.
[vi] Gagné, Inconquis, p. 89.
[vii] Malartic, Journal des Campagnes au Canada…, p. 96.
[viii] Malartic, Journal des Campagnes au Canada…, p. 13.
[ix] Malartic, Journal des Campagnes au Canada…, p. 125.
[x] Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 485.
[xi] Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 242.
[xii] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 205 et Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 317.
[xiii] Casgrain (dir.), Lettres des divers particuliers…, p. 185.
[xiv] Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 513-514.
[xv] Malartic, Journal des Campagnes au Canada…, p. 191.
[xvi] Ibid.
[xvii] Casgrain (dir.), Lettres de M. de Bourlamaque…, p. 113.
[xviii] Casgrain (dir.), Lettres de M. de Bourlamaque…, p. 115.

Sources

  • Aleyrac, Jean-Baptiste d’ (Édité par l’abbé Charles Coste). Aventures militaires au xviiie siècle d’après les Mémoires de Jean-Baptiste d’Aleyrac. Paris, Editions Berger-Levrault, 1935. 134 p.
  • Bougainville, Louis-Antoine de. Écrits sur le Canada. Québec, Septentrion, 2003. 425 p.
  • Casgrain, H. R. (dir.). Lettres de M. de Bourlamaque au chevalier de Lévis. Québec, L.-J. Demers & Frères, 1891. 367 p. Coll. « Manuscrits du maréchal de Lévis ».
  • Casgrain, H. R. (dir.). Lettres des divers particuliers au Chevalier de Lévis. Québec, L.-J. Demers & Frères, 1895. 248 p. Coll. « Manuscrits du maréchal de Lévis ».
  • Gagné, Joseph. Inconquis. Deux retraites françaises vers la Louisiane après 1760. Québec, Septentrion, 2016. 258 p.
  • J.C.B. (Édité par l’abbé H.R. Casgrain). Voyage au Canada dans le nord de l’Amérique septentrionale fait depuis l’an 1751 à 1761 par J.C.B. Québec, Imprimerie Léger Rousseau, 1887. 255 p.
  • La Pause, Jean-Guillaume-Charles de Plantavit de Margon, chevalier de. « Mémoires et papiers du chevalier de la Pause », RAPQ 1931-1932, Québec, Rédempti Paradis, 1932. pp. 3-125.
  • Malartic, Gabriel de Maurès de (Édité par Paul Gaffarel). Journal des Campagnes au Canada de 1755 à 1760. Dijon, L. Damidot, 1890. 370 p.
  • Montcalm, Louis-Joseph de (Édité par H. R. Casgrain). Le journal du Marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759. Québec, L.-J. Demers & Frères, 1895. 626 p. Coll. « Manuscrits du maréchal de Lévis ».
  • Pouchot, Pierre. Mémoires sur la dernière guerre de l’Amérique septentrionale. Québec, Septentrion, 2003. 322 p.

20 November 2019

Nouvelles transatlantiques en 1757


Un petit billet lâche aujourd'hui. Je cherchais une information dans un texte qui s'est avéré inutile pour ma recherche. N'empêche, au lieu d'avouer que je viens de gaspiller 30 minutes de mon temps, je vous partage ce document tout de même intéressant. Bonne lecture!

(Notez toutefois qu'il ne s'agit que d'une transcription rapide sans relecture approfondie. Donc désolé à l'avance s'il s'y trouve des coquilles ou des erreurs de transcription!)

Notes ou mémoire - conjectures au sujet du Canada et de l'île Royale (escadres de Dubois de La Motte, Bauffremont et Du Revest, etc); projet d'y envoyer des corvettes pour avoir des nouvelles.

COL C11A 102/fol.263-264


Source: Archives de la Nouvelle-France, http://nouvelle-france.org/fra/Pages/item.aspx?IdNumber=27256&

Folio 263

19 Juin 1757
1.      On ne sait point encore combien il
2.      sera passé de Bâtiment en Canada et
3.      a L’Isle Royalle de ceux qui ont esté
4.      expediés pour porter des troupes et des
5.      approvisionnements a ces deux Colonies. on
6.      pourra bientost savoir a quoy s’en tenir,
7.      ou du moins on sera en estat de juger
8.      de ce qu’elles auront reçu
9.      ///
10.  on doit avoir des nouvelles du Canada
11.  dans les courant du mois prochain mais
12.  en attendant il est a presumer que s’il
13.  y avoit eu durant l’hyver des evenements
14.  interessans de ce costé là, on l’auroit
15.  sçu par l’Angleterre, ou l’on a seulement
16.  publié que les françois ayant attaqué un
17.  fort anglois, ont estés repoussés. Si cela
18.  est vrai, il ne peut estre question que de
19.  quelques petit fort, que quelque Detachement
20.  françois aura tenté de surprendre : tentative
21.  qui aura esté abandonnée, parce que le
22.  detachement aura esté decouvert
23.  ///
24.  on devroit avoir déjà reçu des nouvelles
25.  de Loüisbourg. [Ce retardement] ne peut
26.  estre attribüé qu’a deux causes : L’une
27.  que Le Gouverneur et L’Ordonnateur
28.  attendoient eux mesmes des Bâtiments de
29.  France; Et l’autre que des l’ouverture de
30.  la navigation les Ennemis auront bloqué
31.  le port avec des fregates et de petits
32.  Bâtiments; car ils doivent avoir pris cette
33.  precaution, qu’elles qu’ayent esté leurs [vües]
34.  ///
35.  Dans tous les cas, on ne doit pas [naturellement]
36.  tarder a avoir des depesches de cette Colonie
37.  M. Du Rever doit estre arrivé a Loüisbourg
38.  dans les 8. ou 10. p.rs jours de May
39.  ///
40.  Les deux fregates commandés par le S.r Maccarty
41.  et parties de Brest le 16. avril, se seront
42.  [rendües] vers la fin de may au plus tard.
43.  ///
44.  M. Le Ch.er de Bauffremont y sera

Folio 263v

1.      arrivé vers le 15 de mesme mois de May. on
2.      n’a point de nouvelles diretes de lui, ni de [son]
3.      [escadre] mais les negociants des ports ont […]
4.      des lettres de leurs correspondants de S.t Domingue
5.      qui marquent que ce commandant avoit
6.      averti les navires marchands qui se trouvoient
7.      au cap de se tenir prêts a mettre a la [v…]
8.      du 20 au 25 d’Avril, [parce] qu’il les feroit
9.      escorter dans le debarquement; ce qui doit
10.  faire penser qu’il avoit [fixé] a ce temps […]
11.  son depart pour Loüisbourg
12.  ///
13.  Ces differentes divisions ne doivent pas
14.  avoir trouvé d’obstacles de la part des
15.  ennemis pour leur entrée en ce port. Il est
16.  mesme a croire que la premiere qui se
17.  sera presentée aura acosté leurs Bâtiments
18.  sur la Côte. Et en attendant M. Dubois de la Motte
19.  qui estant parti le 3 de May doit arriver vers
20.  le 15 de Juin. M. Du Rever et M. de […]
21.  auront tenu des Bâtiment dehors pour […]
22.  les [atterages] de L’Isle Royalle, et avoir de
23.  nouvelles des Ennemis.
24.  ///
25.  Mais soit qu’on en reçoive ou non, de
26.  L’Isle Royalle, il paroit a propos d’envoyer
27.  une corvette à M. Du Bois de la Motte. [Ce]
28.  n’est pas qu’on ait rien de bien interessant
29.  a lui mander mais il peut soupçonner
30.  que les Ennemis auront envoyé contre lui
31.  plus de forces qu’il n’y en a effectivement
32.  du moins suivant ce qu’on en sait […] Et
33.  il est  […] […] de [fixer] ses  […]  à
34.  cet egard
35.  ///
36.  Au surplus il paroit puisqu’a present qu’il
37.  doit se confirmer dans l’esperence qu’il
38.  aura la superiorité sur les forces navalles
39.  des Ennemis, et qu’ils pourront mesme
40.  abandonner les projets qu’ils auroient
41.  formés contre Loüisbourg et contre Quebec
42.  mais dans ce cas, il est a presumer qu’ils
43.  [remettent] l’execution de ces projets a
44.  l’année prochaine, ils auront destiné, [sinon]
45.  la totalité, du moins, la plus grande partie
46.  des troupes embarqués sur l’Escadre de
47.  l’Amiral[…burne] pour agir par terre

Folio 264

1.      contre les frontieres du Canada […]
2.      pourroit encore faire croire qu’ils ont […]
3.      ce Dernier party, c’est que […] qu’on a sçu
4.      en Angleterre la destination de M.
5.      Dubois de Lamotte, on a envoyé des nouveaux
6.      ordres au général […] qui commande
7.      ces troupes, et au general Loudon, qui
8.      commande celles qui sont employées contre
9.      le Canada.
10.  Quoiqu’il en soit, il paroit convenir aussi
11.  d’envoyer une corvette a Quebec, ne fut-ce
12.  que pour avoir une occasion de plus pour
13.  […] procurer des nouvelles de ce païs là.