28 September 2026

Comment bien s’informer sur l’histoire de la Nouvelle-France sur Internet, ou : Comment arrêter de consommer d̶e̶ ̶l̶a̶ ̶c̶o̶c̶h̶o̶n̶n̶e̶r̶i̶e n’importe quoi sur les réseaux sociaux


Ahhhh, l’Internet. Lieu de rassemblement des grands esprits, terrain de bonne entente et de médiation pour s’informer de sujets complexes et nuancés, et temple informatique de la connaissance qui ouvre la voie vers l’érudition de l’individu, peu importe sa position sur le globe ou sa situation sociale. Du moins, voilà ce qui était promis à l’aube du web au début des années 1990…

En réalité, depuis l’apparition des réseaux sociaux, l’internet s’est rapidement « emmerdifié » (terme dorénavant accepté en anglais depuis la publication de l’excellent livre Enshittification: Why Everything Suddenly Got Worse and What to Do About It par Cory Doctorow). En effet, la propagation d’information via « les Zinternets » n’est plus le domaine de quelques futés qui devaient nécessairement connaître les rudiments du HTML ou de la programmation, et non plus est-elle (plus important encore) le domaine d’institutions dotées d’éditeurs pour valider la qualité du contenu des sites web.

Au lieu, depuis l’apparition des Facebook, Twitter (je refuse toujours de l’appeler X), et YouTube de ce monde, il ne suffit plus que de posséder un téléphone intelligent et zéro aptitude informatique pour participer au plus grand babillard public de l’histoire de l’humanité. Le problème? La démocratisation du médium n’a pas été accompagnée par une augmentation proportionnelle de la qualité du message, bien au contraire.

Citons Umberto Eco qui, en 2015, s’exprimait ainsi aux journalistes (traduction de l’Italien à l’aide de Google) : « Les réseaux sociaux donnent la parole à des légions d’imbéciles qui, autrefois, ne s’exprimaient qu’au bistrot du coin après un verre de vin, sans nuire à la communauté. On les faisait rapidement taire, alors qu’aujourd’hui, ils jouissent du même droit à la parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. »

Pour ma part, sans nécessairement utiliser le vocabulaire du célèbre intellectuel italien (après tout, on n’attire pas les mouches avec du vinaigre), je ne peux que confirmer que l’internet est devenu l’apanage des gens dont les propos ne survivraient pas à l’évaluation d’un éditeur professionnel. Grâce au web, ces mêmes gens ont libre cours pour écrire n’importe quoi, n’importe comment, sans être aucunement tenue à respecter une rigueur intellectuelle quelconque outre l’idée du « si je le dis, c’est que c’est vrai ». Injectez à ce mélange déjà douteux les hallucinations de l’IA, et vous vous trouvez donc dans une véritable jungle de désinformation. Comment donc retrouver un minimum de qualité dans notre cyberespace moderne où pullulent les « Fake News »?

D’abord et avant tout, oublions l’idée de faire taire les auteurs de médiocrités. De toute manière, la censure n’a jamais été efficace et mène toujours à l’effet opposé. (D’ailleurs, cela fonctionne dans les deux sens politiques : moi-même, j’admets avoir acheté des livres bannis aux États-Unis tout simplement parce que je refuse d’accepter la réapparition de l’Index sous une forme ou une autre.) Non : le meilleur moyen de combattre de mauvaises idées est de s’armer de bonnes et de meilleures idées. Mais cela, c’est le travail d’auteurs affiliés au milieu historique professionnel. Plus important encore, pour vous chers lecteurs et lectrices, il vous importe de vous prémunir contre les faussetés en développant un esprit critique. Ce qui suit est donc un très (très) bref cours d’autodéfense intellectuel pour tout amateur ou amatrice d’histoire qui veut s’assurer de lire que de l’information de qualité sur l’histoire de la Nouvelle-France sur Internet.

Les ABC de la pensée critique de lecture


A, pour auteur :

D’abord et avant tout, qui est l’auteur de ce que vous lisez? Se cache-t-il ou elle derrière un pseudonyme? A beau mentir qui refuse de s’identifier…

Même si l’auteur s’identifie, que sont ses qualifications? Cette personne écrit-elle simplement comme passe-temps? On peut être amateur d’histoire, cela ne garantit pas que cette passion est accompagnée de rigueur… Il est plus facile alors de faire confiance à quelqu’un qui a une formation dans un domaine associé, comme l’histoire, l’archéologie, l’ethnologie, ou un autre domaine d’études pertinent.

Cette personne est-elle associée à une institution de renom? Et je souligne bel et bien de renom : il existe de nombreux musées amateurs et de pseudo-institutions privées qui ne bénéficient d’aucune surveillance professionnelle... Un auteur affilié avec un musée ou un centre de recherche renommé est donc doté d’une belle carte d’affaires signifiant que cette personne a déjà été embauchée pour son sérieux et son professionnalisme.

Si vous sentez que je suis injuste en insistant énormément sur les formations professionnelles, je vous assure que, même si un auteur n’est pas un professionnel, il est tout à fait possible que celui-ci soit tout de même reconnu et recommandé justement par les professionnels. Le regretté René Chartrand est un excellent exemple d’un chercheur qui n’a jamais obtenu de diplôme universitaire, mais dont le travail rigoureux est toujours loué par les historiens professionnels. Il faut juste creuser un peu pour s’informer sur la réputation de l’auteur.

S’il n’y a pas d’auteur et qu’on indique que l’information fut générée par l’IA, mieux vaut considérer l’entièreté du texte comme étant suspecte. Ne soyez pas leurrés par l’illusion de compétence : l’IA n’est pas omnipotente. C’est une machine à plagier et elle reprend souvent des faussetés qui sont statistiquement plus répandues que les faits vérifiés. Pour ma part, je vous assure n’avoir jamais trouvé de texte généré par IA m’ayant satisfait sur un sujet avec lequel je suis à l’aise.

B, pour la base de diffusion (l’identité de la plateforme, bref) :

Le médium est le message : est-ce un billet Facebook? Un tweet? Un reel? Un vidéo YouTube? Les réseaux sociaux sont des terreaux fertiles de billets souvent composés rapidement sans grande réflexion (et, encore une fois, de plus en plus créés par l’IA). Si un billet en particulier vous intéresse et capte votre attention, cherchez à valider et approfondir son sujet en consultant des articles scientifiques ou des livres qui en parlent. D’ailleurs, comme francophones, nous sommes choyés : nous avons moins tendance que les anglophones à isoler la recherche professionnelle derrière des murs payants sur le web. Érudit est un excellent exemple de plateforme à articles scientifiques disponibles à tous.

Néanmoins, même si vous achetez un livre au lieu de vous fier à l’Internet, cela ne veut pas nécessairement dire que la qualité est au rendez-vous… Posez-vous donc ces questions :

  • La maison d’édition de l’ouvrage se spécialise-t-elle en histoire?
  • La maison d’édition a-t-elle reçu des prix de reconnaissance pour ses livres publiés?
  • L’information risque-t-elle d’être périmée? Après tout, les livres usagés achetés en magasin ou consultés sur internet peuvent avoir été publiés il y a très longtemps; aussi intéressants soient-ils, leurs sujets ont sans doute fait l’objet de nouvelles études depuis. (L’exemple classique et pérenne qui revient toujours : Montcalm, le supposé incompétent qui a causé la perte de la Nouvelle-France. Au lieu de ses vieilles biographies datant du siècle dernier, lisez à son sujet de plus récentes biographies, comme celle par Dave Noël, qui exploitent de nouvelles sources et en font une bonne lecture critique et posée.)

Pas certain si un livre vaut votre attention? Sachez qu’il existe très probablement des comptes-rendus professionnels à son sujet. Une bonne place pour en trouver est, encore une fois, la plateforme Érudit : à partir de sa recherche avancée, vous pouvez filtrer les résultats en isolant les comptes rendus seulement. (Voici l’exemple d’un recensement que j’ai moi-même écrit.)

C, pour censure supposée :

Le billet Facebook ou le vidéo YouTube que vous consultez contient-il un titre accrocheur du genre « Ce que les historiens vous cachent! » ou encore « Il faudrait ignorer ce que les experts disent! Ils ne savent pas de quoi ils parlent! » Eh bien, méfiez-vous des clichés attaquant les gens au lieu des idées (particulièrement si l’auteur ne se gêne pas d’inclure des interjections de la sorte : « Les historiens sont pleins de m@rde…! Laissez-moi au lieu vous raconter la véritable vérité sacro-sainte! »).

En effet, on croise souvent sur les réseaux sociaux des accusations de censure politique contre les historiens professionnels et autres experts, les accusant souvent par la même occasion d’être de gros riches qui écrivent n’importe quoi pour se remplir les poches ou pour nous enfoncer le politically correct dans nos gorges (« Gang de Wokes! »).

Je vous assure, la très grande majorité des historiens n’ont pas de programme secret outre un honnête intérêt pour leur sujet, et ils ne sont certainement pas riches. À preuve : mon premier livre se vend à 24,95$. Sur ce montant, je ne touche que 2,50$ par copie. En tout, la première impression du livre représentait environ 700 copies seulement. Faites le calcul! Sans oublier que le montant de mon chèque annuel dépend des ventes; pire, si mon profit annuel ne dépasse pas 50$ (comme l’an passé!), je ne reçois même pas mon chèque pour l’année! Je dois attendre que le montant atteigne le seuil minimum. Par la même occasion, je rappelle que nos articles scientifiques publiés nous rapportent un beau gros 0$ malgré les mois de travail qui y ont été consacrés. Bienvenus dans le monde de l’autoflagellation académique! Beaucoup d’effort, peu de retours financiers. C’est pourquoi, croyez-le ou non, que la majorité des historiens publiés ont des boulots alimentaires.

Mais justement, pourquoi se fier aux historiens et autres professionnels au lieu de monsieur ou madame tout le monde qui choisit d’écrire sur les réseaux sociaux? Eh bien, c’est parce que, contrairement à une certaine idée véhiculée par les langues médisantes anti-intellectuelles, nos recherches ne sont pas de vulgaires sermons du haut d’une tour d’ivoire. Nos recherches passent par une révision rigoureuse par les pairs. Rigoureuse, oui, et parfois douloureuse : je vous assure que se faire refuser la publication d’un article fait mal, très mal à l’égo. (Tiens, justement, j’ai présentement sous la main un de mes plus récents articles qui vient d’être rejeté à deux reprises, car il n’était pas à la hauteur des critères des journaux scientifiques chez qui je l’ai soumis.) Toutefois, c’est le prix à payer pour la qualité : nos travaux sont relus par d’autres professionnels, non pour assurer une uniformité de pensée, mais pour contrôler la qualité du travail. Y a-t-il des sources que l’auteur a manquées? L’auteur a-t-il été suffisamment objectif? Y a-t-il des erreurs accidentelles? Etc. C’est un processus qui peut parfois prendre des mois, même des années à passer à travers. Est-ce un processus parfait? Certainement pas. Néanmoins, cette rigueur permet tout de même de minimiser l’empreinte des mauvaises idées. Nous sommes donc bien loin des publications sur les réseaux sociaux sans relecture, correction, ni évaluation qui pullulent et polluent l’Internet.

En somme, les historiens professionnels ne sont pas des curés imbus de « la » vérité (V majuscule) du haut de leur chaire : au contraire, ils creusent, fouillent, cherchent, résonnent, et dégagent la meilleure compréhension possible du passé, selon les moyens disponibles au moment de la rédaction. D’ailleurs, si vous voulez goûter à l’expérience d’être historien, je vous recommande chaleureusement la lecture du plus récent livre de Martin Pâquet, Sur la pratique de l’histoire [Montréal, Boréal, 2026. 207 p.]

D, pour la documentation, ou la démonstration des sources :

Parlant de rigueur historique, la personne que vous lisez accompagne-t-elle son texte de références? Les références démontrent que ce qui est raconté n’est pas inventé de toutes pièces. Elles illustrent qu’un travail de recherche a été fait. Néanmoins, même avec des sources à l’appui, sont-elles nombreuses (sur plusieurs pages) et en est-ce des bonnes? Cherchez donc les livres aux bibliographies garnies et démontrant une variété de types de documents (sources d’archives, livres, articles scientifiques, etc.).

E, pour les émotions véhiculées : vise-t-on réellement à informer, ou plutôt à choquer?

La viralité sur l’Internet carbure sur l’émotion, et surtout l’émotion négative. Remarquez d’ailleurs que les vidéos choquantes se font partager beaucoup plus fréquemment que les capsules plus joyeuses. Le même phénomène se cache derrière la plupart des informations glanées sur les réseaux sociaux au sujet de la Nouvelle-France. Le plus souvent, on cherche à propager une émotion plutôt qu’un fait. Certainement, je ne cherche pas à dire qu’on ne peut pas ressentir des émotions en s’informant sur le passé — c’est bien normal, après tout! Je suis le premier à admettre que je peux m’émouvoir par moments pendant mes propres recherches.

Néanmoins, le contenu de l’internet est souvent présenté expressément pour choquer, tout simplement, sans nécessairement informer, le tout dans le but de s’attirer des cliques. Même si on parle de sujets sensibles, comme la déportation des Acadiens ou les plaines d’Abraham, ce type de sujet risque d’être récupéré dans un contenu sensationnaliste. Ces genres de billets et de vidéos représentent, métaphoriquement, des calories vides : on s’émoie, on se choque, mais à la fin, sommes-nous plus informés sur le sujet? Au contraire, ce genre de contenu pose plutôt un risque de s’embourber dans des raccourcis téléologiques, des sur-simplifications, des omissions et combiens d’autres difformations historiques. La triste réalité est qu’un contenu rédigé d’abord pour stimuler une émotion va par la même occasion souvent négliger la qualité du contenu, plaçant les émotions devant les faits. Posez-vous donc ce genre de question en lisant ou consommant ce type de contenu sur les réseaux sociaux : est-on plus préoccupé à me faire sentir une émotion plutôt que de m’informer d’un fait?

Ceci est particulièrement vrai face aux contenus à saveur nationalistes, par exemple, peu importe si vous êtes souverainiste ou non. D’ailleurs, si un contenu reprend votre position politique, religieuse ou philosophique, soyez doublement méfiant : avant de croire une certitude, il est toujours bon d’en douter d’abord. Votre position en sortira que plus honnête encore. Pour reprendre l’exemple, il faut se souvenir qu’un contenu à saveur nationaliste est politique d’abord et avant tout, et la politique ne fait pas toujours bon ménage avec les faits et le contexte historique. Avant de gober du contenu prétendant, par exemple, que la Nouvelle-France était le « plus-meilleur-pays-du-monde » tout simplement « parce que », demandez-vous si ce genre de contenu est un tout petit peu caricatural… En règle générale, la sur-simplification d’une époque ou d’un événement est un signe avant-coureur d’une mauvaise maîtrise du sujet. La fétichisation de la Nouvelle-France comme un paradis perdu est tout aussi loufoque que de prétendre que notre passé colonial n’était qu’un enfer où tout n’était que vices et sévices.

Conclusion

En somme, ne consommez pas passivement. Ne gobez pas tout et rien sans discrimination. Surtout, soyez avertis et actifs dans votre quête de connaissances sur notre passé ou sur tout autre sujet.

Au fait, vous vous intéressez à la Nouvelle-France, mais ne savez pas trop où commencer? Sachez que la meilleure synthèse est :

  • Havard, Gilles, et Cécile Vidal. Histoire de l’Amérique française. Paris, Flammarion, 2014. 869 p.

N’oubliez pas mon autre site web, Nouvelle-France électronique, qui compile les sites web portant sur l’histoire du Régime français en Amérique.

Et surtout, n’oubliez pas que l’interprétation du passé n’est pas statique! L’avenir nous réserve encore de nombreuses surprises sur le passé. En avant!

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