20 August 2019

Guerre de Sept Ans: Nouvelles perspectives de recherche



Photo: Rendez-vous d'histoire de Québec 2019

Dans le cadre des Rendez-vous d’histoire de Québec, j’ai eu le plaisir de partager la scène avec mon directeur de thèse, Alain Laberge, ainsi que mes collègues et amis Michel Thévenin, Dave Noël, Louis Lalancette et Louise Lainesse, présidente de la séance. L’événement intitulé « Quand mémoire et histoire s’entrechoquent: la guerre de la Conquête et la recherche scientifique au Québec » eut lieu à la chapelle des Jésuites/du Musée de l’Amérique francophone à Québec.

Comme le titre le suggère, la table ronde portait sur la pertinence et la pérennité de la recherche sur la Conquête et son effet sur la mémoire populaire. J’aimerais reprendre ici mes réflexions partagées sur scène.

D’abord, un petit retour sur l’historiographie s’impose—c’est-à-dire, comment les historiens au fil des années ont-ils étudié et traité cette guerre? Au Canada français, La guerre de la Conquête de Guy Fégault est publié en 1955 et donne son nom au conflit. Il s’agit encore aujourd’hui de la seule synthèse d’importance écrite par un Québécois. Dans le monde anglophone, le livre Montcalm and Wolfe de Francis Parkman était depuis 1884 la seule synthèse sur cette guerre et son déroulement sur l’ensemble de l’Amérique du Nord. Il a fallu attendre la publication en 2000 du livre Crucible of War de Fred Anderson avant d’avoir une nouvelle synthèse incontournable. Il faut retenir toutefois que depuis Frégault, il semblait (au Canada français tout le moins) qu’il n’y avait plus rien à tirer de l’étude de la guerre de Sept Ans en Amérique. Et pourtant en 2009, le 250e anniversaire de cette guerre a bel et bien démontré le contraire : des historiens tant du Québec, du Canada anglais, de la France, de l’Angleterre et des États-Unis ont organisé de nombreux colloques qui ont produit de nouvelles anthologies d’études importantes. Chacune de ces publications a démontré qu’il y avait de nombreux angles morts dans la recherche sur la Conquête. De plus, ce ne sont pas que les nouveaux sujets qui méritent l’attention des chercheurs, mais il y a également lieu de revisiter chaque événement de cette guerre pour les réévaluer comme le démontre très bien le livre Braddock’s Defeat de David Preston, par exemple. Pendant longtemps, la stagnation de l’étude de la Conquête a pu être liée en grande partie au stigmate lié à « l’histoire bataille », c’est-à-dire le stéréotype d’une histoire purement événementielle qui ne s’intéresse qu’au nombre de participants d’une guerre, les victoires et le nombre de tués. Pourtant, cette nouvelle recrudescence d’intérêt démontre que l’étude de la Conquête dépasse ce cadre restreint et cynique : ce conflit devient un nouveau prisme par lequel voir entre autres une nouvelle histoire sociale du 18e siècle en temps de crise, une histoire économique mondiale, un retour sur la place de la Nouvelle-France dans la conscience internationale, une réévaluation de l’agency des Autochtones comme acteurs à part entière, etc.

Comme l’avait soulevé Alain Laberge, ces nouvelles études avaient été menées par des historiens non-spécialistes de cette guerre. Depuis, ces mêmes historiens se sont mis à diriger une nouvelle génération de jeunes chercheurs (moi inclus!) qui se servent de ce conflit comme tremplin intellectuel et qui en deviennent les nouveaux spécialistes. Comme quoi, il y a encore tellement à déterrer, réévaluer et revisiter par rapport à la guerre de Sept Ans qu'il y a aujourd'hui lieu d'avoir des professionnels dédiés à part entière à ce conflit seul.

De mon côté pour la table ronde, je portais mon regard sur les « oubliés » de cette historiographie. Je rappelais, par exemple, que les études sur l’impact de cette guerre sur la vie des civils peuvent se compter sur les doigts d’une main… je songe entre autres à Louise Lainesse qui a étudié les « presque veuves » de la Conquête, à Gaston Deschênes qui a étudié les ravages britanniques contre la Côte-du-Sud en 1759, à Sophie Imbeault et Jacques Mathieu qui ont porté un regard sur les civils à Québec en 1759 avec leur Guerre des Canadiens, et enfin, à Dave Noël et sa maîtrise sur les civils. Pourtant, il y a beaucoup plus d’histoires à découvrir au sujet des civils pendant cette guerre. Entre autres, je m’intéresse à la présence des femmes dans les camps de l’armée. Ou bien des réfugiés qui vont se rendre jusqu’en Louisiane pour fuir le front de guerre… Justement, parlant de la Louisiane, l’historiographie a grandement négligé cette dernière. Sur le coup, le seul ouvrage qui me vient à l’esprit à ce sujet est l’ouvrage de Marc Villiers du Terrage, Les dernières années de la Louisiane française, publié en 1904… Même si la colonie n’a pas vécu de front de guerre important comme au nord, elle a tout de même été active pendant ce temps. Par exemple, il serait temps d’écrire une étude sur les efforts de ravitaillement par la Louisiane en secours au Canada.

Sans oublier que l’histoire des Autochtones est un terreau fertile : comme Fred Anderson l’a très bien démontré, le dénouement de cette guerre a été grandement influencé par la participation des alliés autochtones. Pourtant, les études sont inégales. Autant on peut compter sur des études au sujet des Cinq-Nations iroquoises et de leur participation, autant il manque d’études sur la participation des Autochtones de l’Ouest…

Enfin, il ne faut pas oublier que notre table ronde s’est également penchée sur la question de la périodisation et l’ampleur du conflit. Par exemple, qu’on parle de la Conquête, de la guerre de Sept Ans, de la French & Indian War, etc., chaque nom a son bagage géographique et chronologique avec ses forces et ses faiblesses. D’abord et avant tout, comme l’a soulevé Louis Lalancette, faut-il limiter l’étude de la guerre de Sept Ans entre 1754 et 1763 seulement? Déjà, j’ajouterais, le terme « de 7 ans » ne représente pas bien le conflit en Amérique où la guerre éclate sous couvert avant même l’Europe… Mais, pour reprendre les propos de Lalancette qui sont également appuyés par de nombreux historiens, il ne faut pas oublier que la guerre de Succession d’Autriche peut être perçue comme la première moitié de cette guerre—après tout, la pause entre les deux est considérée plus comme une suspension entre des belligérants essoufflés plutôt qu’une paix réelle… Tout comme les dix-huitiémistes se servent du terme « le long 18e siècle » pour mieux décrire les grandes tendances des Lumières qui débordent sur le siècle précédent et suivant, doit-on trouver un terme plus large qui insérerait la guerre de Sept Ans parmi d’autres conflits semblables? Louise Dechêne parlait d’une guerre de 16 ans… moi-même, je préfère m’éloigner des titres à chiffres, trop contraignants, pour utiliser un terme moins chronologique et plus descriptif. Pourquoi pas la longue guerre d’hégémonie américaine? Sans chercher à régler le nom et la chronologie ici même, j’espère que ce nom, lancé impulsivement, illustre le type de terme parapluie nécessaire pour évoquer la reprise de guerres impériales et coloniales des années 1740 (après une longue période de paix honnête) qui se termine avec la reconfiguration totale des frontières nord-américaines suivant la Révolution américaine. Et bien sûr, il sera à se demander si cette proposition sera assez inclusive : j’entends déjà les spécialistes de l’histoire de l’Amérique latine m’accuser de myopie et d’oublier les guerres entre le Mexique et les États-Unis…

Bref, il ne s’agit ici que d’une très (et trop) brève réflexion sur l’avenir des études sur la guerre de Sept Ans. Je me contenterai de dire : nous avons bien du pain sur la planche!

NB Pour une discussion plus approfondie des noms donnés à ce conflit, je vous invite à lire mon collègue Michel Thévenin qui vient de publier un billet à ce sujet: https://micheltheveninhistorien.blogspot.com/2019/08/la-guerre-de-sept-ans-une-guerre-aux.html 

Photo: Rendez-vous d'histoire de Québec 2019


No comments:

Post a Comment

Les messages sont vérifiés avant d'être affichés. / Comments are moderated.