12 March 2026

Plaidoyer contre l’utilisation de l’IA dans la recherche et la rédaction

(Cette image ne fut pas créée avec l'aide d'IA. -JG)

 « I don’t participate in my own murder. » Je ne participe pas à mon propre meurtre. Paroles glanées sur BlueSky, leur autrice anonyme décriait l’obsession de vouloir nous obliger à adopter l’intelligence artificielle dans notre quotidien professionnel. Je ne peux être qu’en accord avec cette dame. Dès les débuts de l’apparition de l’IA (quelque part entre les premiers mèmes de Will Smith mangeant un spaghetti et l’omniprésence de Copilote dans le moindre logiciel de Microsoft), je sentais déjà un profond malaise vis-à-vis cette technologie qui aujourd’hui menace de nombreuses professions. J’aimerais éclaircir ici mes réserves face à son intrusion dans nos vies.

Je vous fais fi des nombreux arguments déjà énumérés par des gens plus érudits que moi. Ceux-ci comprennent en premier lieu le fait indéniable que l’industrie de l’IA repose sur un socle fondé sur le vol intellectuel pour entraîner la machine. S’ajoutent à cela les entraves à la vie privée, et le montant extraordinaire de pollution, d’usurpation de réserves d’eau fraîche et de gaspillage énergétique taxant l’environnement déjà fragilisé par nos activités économiques. Et enfin, point sur lequel je m’arrime, plusieurs ont décrié le danger existentiel que pose l’IA en étant un accélérant aux Fake news.

Ce que je ressens aujourd’hui, nous l’avons pourtant vu venir. Mon profond malaise existentiel se fonde sur l’effacement de la ligne entre réalité et artifice. Ne nous faisons pas d’illusions : nous sommes rendus au-delà de l’ère de la post-vérité, nous entrons maintenant d’un pied ferme dans l’ère de la post-réalité, où le virtuel s’immisce dans le réel, oblitérant progressivement toute démarcation entre les deux. Je vous fais grâce des nombreux exemples d’abus de l’IA à des fins politiques, racistes et sexistes. Elles font déjà les manchettes. L’angoisse que je veux soulever ici est d’abord et avant tout celle vécue dans la salle de classe.

Il devient de plus en plus évident que nous ne formons plus des élèves; nous évaluons leurs prompts, tant et si bien que même si je pousse mes étudiants à me promettre de ne pas se servir d’IA dans leurs travaux, tous deviennent suspects. En effet, comment voulez-vous que je fasse confiance à mes étudiants? Au-delà du fond de leurs travaux, même la forme pose problème lorsque la qualité des textes devient louche… Dois-je conclure que mes étudiants gardent tous leur promesse de me rendre que leur travail brut, pondu sans l’aide d’IA, tout en ayant soudainement fait fit des tendances d’écritures que j’ai observées pendant mes années d’expérience d’enseignement avant l’apparition de ChatGPT? Même si un texte s’appuie sur une intervention minime de cette technologie, comment faire la part entre son auteur et la machine qui lui a craché des phrases sur son écran?

Dans tous les cas, ces textes artificiels ne sont pas le produit d’un génie humain, mais d’un brassage des probabilités que tel mot suive tel mot. Donc, comment juger la qualité d’un texte, même à contribution minime de l’IA, si je ne peux pas déterminer ce qui provient de l’auteur et ce qui provient d’une agglomération statistique (et très possiblement plagiaire) du hachoir informatique des connaissances humaines? Encore une fois, tout est dorénavant suspect dans les épreuves remises par mes étudiants, même de la part de ceux et celles qui n’auront pas du tout touché à l’IA — comment puis-je différencier le texte bien écrit d’une étudiante douée d’un texte artificiel pondu à la demande d’un étudiant médiocre? Je dois constamment résister l’impulsion de vouloir simplement tout rejeter, jusqu’à preuve du contraire qui pourra m’assurer que l’étudiant que j’évalue sait effectivement écrire et faire de la recherche.

Une précision s’impose : je souligne que je ne suis pas contre le progrès. Je rappelle aussi que le nom « IA » est un terme fourre-tout. Ainsi, je peux certainement apprécier des plateformes d’IA comme Transkribus pour accomplir des tâches chronophages comme la transcription automatisée de milliers de documents. Je ne critique donc pas l’utilisation de l’informatique pour accomplir des tâches ennuyeuses de compilation ou de transcription de masse (comme l’OCRisation ou, encore une fois, Transkribus). Ma hargne vise plutôt les systèmes autonomes et génératifs comme les ChatGPT de ce monde. Je rappelle encore une fois que l’IA générative, par sa nature même, fonctionne par le plagiat et l’usurpation de tâches intellectuelles d’humains, le résultat étant en sus souvent criblé d’hallucinations numériques.

Pour tous ceux qui pourraient m’accuser d’exagérer et de reprendre les vieux arguments critiquant l’invention de la calculatrice, je souligne que la comparaison est aussi ridicule que celle entre un vulgaire pétard et une bombe nucléaire. D’ailleurs, les « Brogrammeur » ou Tech bros de ce monde ont déjà avoués qu’ils veulent nous faire gaver leurs IA afin de paver la voie vers un monde huxleyen... Voilà déjà une raison existentielle pour résister, de tuer cette dystopie dans l’œuf.

De surcroît, j’ajoute une raison très pratico-pratique pour faire acte de refus : au-delà des implications philosophiques, politiques, économiques, éthiques, environnementales, légales, et quoi d’autre encore à l’échelle de la planète, la simple vérité est que même au niveau personnel, l’utilisation de l’IA demeure criblée de problèmes. Par exemple, si une image vaut mille mots, une image IA vaut mille maux: allant du plagiat à l’anachronisme, aux représentations étranges ou instrumentalisées, ces images sont problématiques. Imaginez : Noël dernier, même le « p’tit Jésus » n’était pas à l’abri de se retrouver avec pas deux, mais trois pieds dans le dépliant de la messe de minuit de la paroisse de Québec! Comme quoi, même l’Église catholique n’est pas au-dessus de la tentation de la paresse, pourtant l’un de ses sept péchés capitaux... Blague à part, cet exemple illustre que nous avons plus de facilité à reconnaître les défauts de l’IA dans l’iconographie qu’elle produit, alors qu’elle commet tout autant d’erreurs dans les textes qu’elle recrache aux usagers.

Plus important encore, la principale faille de vouloir minimiser l’impact de l’IA est qu’elle prétend que cette dernière est un outil d’écriture au service de l’étudiant. En réalité, c’est l’inverse : c’est plutôt l’étudiant qui est l’outil de l’IA — et un outil, cela n’a pas d’agentivité. En effet, l’étudiant n’est pas en train de transposer ses idées sur un support; il se soumet à l’IA, l’aidant à peaufiner le texte recraché pour le rendre plus « humain », et de facto, aider la machine à s’entraîner et à s’améliorer pour passer complètement outre de l’étudiant à l’avenir (oui, les Microsoft et Google de vos appareils espionnent vos moindres frappes du clavier). Il est d’autant plus important de se rappeler aussi que l’IA est une sorte de renversement du parcours de l’hypothèse à la conclusion : logiquement, on rejoint une conclusion après avoir cogité et recherché afin de comprendre. Mais avec l’IA, on demande la conclusion avant même de comprendre, et souvent, sans même chercher à comprendre.

Ce ne sont donc pas les talents de l’étudiant qui se trouvent sur la page. L’étudiant est marginal dans la production du résultat invoqué par incantations « pomptiques ». Comble de l’ironie, la maladresse et le manque d’expérience de l’étudiant deviennent encore plus évidents à la lumière de ses ajustements au texte : combien de profs sont restés surpris à soudainement lire une phrase totalement bancale et boiteuse au milieu d’un texte autrement grammaticalement immaculé? L’inexpérience de l’étudiant est donc trahie par ses rares contributions honnêtes dans un texte autrement généré par la machine. À la fin, ce processus (ou manque de processus) n’encourage pas l’étudiant à exercer sa plume pour s’améliorer, mais à mieux cacher ses interventions, à s’effacer devant la machine, en somme, à abdiquer sa capacité de réfléchir et de s’épanouir, capacité passant forcément par l’effort et la pratique. Je rejette donc du revers de la main la prémisse que les professeurs doivent dorénavant aider les étudiants à bien se servir de l’IA dans la rédaction de leurs travaux tout simplement parce que « l’IA est ici pour rester »…

J’ai longtemps cherché les paroles pour exprimer cette méfiance que je ressens au fond de moi-même contre l’IA. Je les ai enfin trouvées, formulées à merveille par la politologue et essayiste Asma Mhalla (pour les temps qui courent, je recommande fortement d’accorder priorité à son livre et de le placer sur le dessus de votre pile de lecture) : 

« La métamorphose technologique redéfinit les verbes structurants de nos régimes de subjectivité. Penser, par exemple, relevait d’un processus actif : douter, formuler, bifurquer. Aujourd’hui, c’est cliquer. L’IA prend en charge l’effort intellectuel : elle trie, hiérarchise, recommande, visibilise certains récits, invisibilise d’autres savoirs. Le sujet pensant est atrophié. Il n’élabore plus, il consomme des contenus prêts à l’usage. » [Asma Mhalla, Cyberpunk : le nouveau système totalitaire, Paris, Seuil, 2025, p. 154.]

À la lumière de cette dure vérité, la question que nous devons nous poser est la suivante : qu’est-ce que l’éducation universitaire et à quoi sert-elle? Dans un monde moderne, pressé, impulsif et superficiel comme le nôtre, où les corporations et les politiciens se font compétition pour nos moindres moments d’attention, il n’a jamais été aussi important de prendre le temps de ralentir, de ralentir et d’apprendre à réfléchir au lieu de simplement réagir. À l’image du « slow food » pour contrer la médiocrité du « fast-food », nous devons améliorer notre nutrition intellectuelle à l’aide de la « slow thinking », c’est-à-dire cultiver le processus délibéré de prendre le temps de réfléchir pour contrer les mauvaises idées. L’université se doit d’être l’endroit où développer ces aptitudes. La réflexion, après tout, n’est pas une activité naturelle, innée : c’est un talent qui requiert de l’entraînement, de l’effort et de la volonté. Pour ces raisons, je dis à mes étudiants que je me fiche de leurs résultats : je veux voir et sentir le processus derrière leur travail.

De surcroît, je crois très sincèrement que nous avons tort de penser que l’utilisation de l’IA nous épargne du temps, bien au contraire. En effet, tant qu’à passer notre temps à contre-vérifier ce que l’IA nous a recraché, autant effectuer le travail soi-même. D’ailleurs, est-ce vraiment épargner du temps si le temps supposément « épargné » fut retiré d’un apprentissage important ou d’une période de réflexion nécessaire? Encore une fois, ce n’est pas tant le résultat de la recherche qui compte, mais la méthode et le processus, et ceux-ci prennent du temps. Un chercheur porte bien son nom : il cherche. C’est le temps consacré à mener ses recherches qui est le médium de son excellence. C’est cet effort qui permet de tomber sur des sources inconnues et insoupçonnées; de facto, ces découvertes font brasser les idées et donnent naissance à de nouvelles avenues de réflexion; en suivant ces différents filons pour déterminer leur potentiel, on écarte les faiblesses de notre thèse et on accumule des bases solides. En somme, on fait ce que la machine ne sait pas faire : innover. Et l’innovation ne passe pas toujours par des raccourcis.

À défaut de pouvoir convaincre les étudiants de s’éloigner de l’IA, il faudra trouver moyen de les encadrer. Comment, je ne le sais pas encore; je caricature à peine en proposant un retour aux machines à écrire pour les éloigner de l’ordinateur… Autrement, nos étudiants devront se poser sincèrement la question : comment convaincrons-t-ils leurs futurs employeurs que leur baccalauréat, obtenu entièrement à l’aide d’IA, fera d’eux des candidats supérieurs par opposition à ceux tout frais sortis du secondaire, sachant « pitonner » tout aussi bien, sinon mieux qu’eux sur ChatGPT?

Alors que certains collègues s’avouent vaincus et abandonnent l’idée de confier à leurs étudiants des travaux de réflexion et de rédaction pour faire place à des examens et d’autres exercices misant sur l’apprentissage par cœur (et souvent oraux), j’y vois une sérieuse dérive : pour paraphraser Montaigne, le but du séjour universitaire des étudiants n’est pas de se retrouver avec une tête bien pleine, mais une tête bien faite. Nous devons trouver moyen de réconcilier les étudiants avec le monde physique des bibliothèques, des archives, du réseautage, de la recherche, de la méthode, de l’effort.

Enfin, loin de moi l’idée de dénoncer mes collègues qui, personnellement, adoptent l’IA de plein gré, y voyant au minimum un moyen de combattre le syndrome de la page blanche en y « puisant inspiration ». Toutefois, pour ma part, je refuse même de faire cela : je tiens à garder jalousement la fierté de ce que je produis. Et voilà peut-être mon dernier argument dans mon plaidoyer à mes étudiants : avez-vous si peu confiance en vos propres compétences et aptitudes que vous vous avouez immédiatement vaincu sans avoir essayé de vous améliorer? Je vous assure, dans le monde professionnel des sciences humaines, rien n’égale la fierté de tenir une publication entre ses mains, sachant que tu en es le créateur et qu’on l’aura trouvé assez important pour se mériter la dignité d’être imprimée et diffusée dans le monde. Voulez-vous vraiment concéder cette fierté à une machine?

En somme, l’IA générative ne contribue pas à l’éducation. Elle crée un simulacre d’éducation, un mirage d’impression d’avoir produit des connaissances et d’en avoir accumulé. Au risque du cliché, j’emprunte cette citation tirée du roman Dune de Frank Herbert : « Les hommes ont autrefois confié la pensée aux machines dans l’espoir de se libérer ainsi. Mais cela permit seulement à d’autres hommes de les réduire en esclavage, avec l’aide des machines. »  Chers étudiants, je vous lance un cri du cœur : n’abdiquez pas votre humanité à une machine, et votre capacité de penser à des psychopathes huxleyens. Vous êtes plus que la somme d’algorithmes et la proie de la cupidité des technofascistes de ce monde. Visez à l’enrichissement de votre esprit plutôt que l’enrichissement des poches de brogrammeurs.

 

N.B. Si vous tenez à le savoir, ce texte m’aura pris 546 minutes à écrire et éditer.

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