17 October 2026

Revenants et chats maléfiques : les curieuses superstitions rapportées par un prêcheur protestant

« Le Puritain »
Par Augustus Saint-Gaudens
1883-86/1899
Bronze.
Art Institute of Chicago
2007.390
Photo: Joseph Gagné, 2024.

Qu’ont en commun une attaque sanglante contre un petit village du Massachusetts en 1704 et une histoire de diables et de revenants? La réponse : un prêcheur puritain particulièrement zélé[1]!

À vrai dire, le rapprochement entre la guerre et la superstition en Nouvelle-France n’est pas chose nouvelle, ni sera-t-elle terminée avant la fin du Régime français. En effet, pour certains, la guerre de la Conquête était également un concours de force entre la religion des Papistes français et celle des protestants de la Nouvelle-Angleterre[2]. Reculant au siècle précédent, il ne faut pas oublier non plus que les déprédations franco-autochtones contre les villages du Massachusetts soulevèrent des notions de conspirations entre les présumés sorcières et sorciers de Salem, le Diable et les Français; après tout, la crise réactionnaire de certains accusateurs à Salem était directement liée à leur traumatisme d’avoir été capturés et, pour un certain temps, gardés prisonniers au Canada[3]. Avec l’Halloween et la Toussaint qui s’approchent à grands pas, citons une autre anecdote du surnaturel associée à la guerre.

L’année est 1704 : le 11 mars, le sieur Hertel de Rouville mène une expédition franco-autochtone d’environ 250 hommes contre le village de Deerfield au Massachusetts. Nous sommes en pleine guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), ou Queen Anne’s War, comme la surnommeront les colons britanniques. L’attaque matinale est un succès : le parti fait 48 morts et 112 prisonniers[4]. Ces derniers seront rapportés au Canada avec peine et de misère dans les neiges et le froid de fin d’hiver. Parmi les prisonniers se trouve le prêcheur John Williams (1664-1729). Son épouse Eunice, quant à elle, meurt en chemin (voir l'image ci-dessous).

Pierre tombale d'Eunice Williams, épouse de John Williams.
« Here lyeth the body of Mrs. Eunice Williams, the virtuous and desirable consort of the Rev. John Williams and daughter of Rev. Eleazer and Mrs. Esther Mather of Northampton. She was born Aug. 2, 1664, and fell by the rage of the barbarous enemy March 1st, 1703-4. Her children rise up and call her blessed. »
Photo: Joseph Gagné, 2023.
Deerfield, Massachusetts.

Entre sa capture et sa libération en novembre 1706, Williams bénéficie tout de même d’un accueil respectueux de la part de ses hôtes. Il est tour à tour logé chez différentes familles aisées. Il publiera d’ailleurs en 1707 un témoignage de son expérience, intitulé The Redeemed Captive (Le captif racheté). En somme, son récit se concentre moins sur la description de son nouvel environnement, mais plutôt sur ses observations sur le catholicisme en Nouvelle-France et les nombreux arguments utilisés par ses gens et son clergé pour chercher à le convaincre d’épouser la religion locale. Entre autres, l’auteur se plaît à noter la « superstition romaine » (« Romish superstition »). Le comble de l’ironie, c’est que pour Williams, est superstition tout ce qui sert à confirmer la foi catholique, mais jamais ses propres histoires improbables qui soutiennent sa position théologique. Nous pouvons donc lire avec un petit sourire en coin de bouche ces quelques témoignages du surnaturel de la plume du prêcheur. (Note : ces textes ont été édités et retravaillés à partir de la traduction initiale confiée à Google, qui, soit dit en passant, gère mal l’anglais et le français du xviiie siècle.)

Une histoire de Purgatoire

« Peu avant l’arrivée de M. Dudley [fils du gouverneur du Massachusetts], un soldat entra dans la maison de mon propriétaire [landlord], pieds nus et jambes nues, se rendant en pèlerinage à Sainte-Anne [de Beaupré] car, dit-il, “mon capitaine, mort il y a quelques années, m’est apparu et m’a dit qu’il était au purgatoire; il m’a dit que je devais faire un pèlerinage à Sainte-Anne, en faisant pénitence, et faire dire une messe pour lui, et qu’alors il serait délivré.” Beaucoup le crurent et en furent fort touchés; ils vinrent m’en parler pour obtenir mon adhésion à leur purgatoire inventé. Le soldat me dit que les prêtres lui avaient conseillé d’entreprendre ce pèlerinage. Et je suis enclin à penser qu’ils lui avaient ordonné de s’arrêter chez mon hôte afin que je pusse le voir et lui parler. J’ai ri de cette sottise qu’un soldat devait être envoyé pour mener cette commission; mais ils en furent fort mécontents et déplorèrent mon obstination de ce que je ne voulais pas être ramené d’un déni du purgatoire par une providence si miraculeuse.

Autant que je le pus, j’exposai le cas devant Dieu, le suppliant de les décevoir dans leur attente de faire des prosélytes auprès des captifs grâce à ce stratagème; et par la bonté de Dieu, cela ne fut guère utile; car la conversation du soldat était telle que plusieurs parmi les Français eux-mêmes jugèrent que c’était une imposture. Et bien que le capitaine dont on parlait fût le frère de l’épouse du gouverneur[5], je n’entendis plus jamais parler d’aucun souci ni d’aucun soin pour le faire sortir du purgatoire[6]. »

Le Diable est un chat

« Un individu de la paroisse où je vivais m’a raconté que, le 22 juillet 1705, il se trouvait à Québec, à l’église des frères mendiants [les Récollets], lors d’un de leurs jours de fête en l’honneur d’un grand saint de leur ordre; et qu’à la messe de cinq heures du matin, en présence de près de deux cents personnes, un grand chat gris brisa ou écarta de la vitre, entra dans l’église, se faufila le long près de l’autel et éteignit cinq ou six bougies qui brûlaient; et que personne ne put dire par où le chat était sorti; et il pensait que c’était le Diable[7]. »

Revenants

« Quand j’étais en ville en septembre, j’ai vu deux servantes anglaises qui avaient vécu longtemps avec les Indiens. Elles m’ont raconté qu’un Indien était mort à l’endroit où elles se trouvaient; et que, alors que plusieurs de ses proches étaient réunis pour assister à son enterrement, le mort s’est levé et leur a dit : “Qu’à sa mort, il était allé en enfer, et qu’il y avait vu tous les Indiens morts depuis leur conversion à la religion papiste; et il les a avertis de l’abandonner, sous peine d’être damnés eux aussi”; puis il est retombé mort. Elles ont dit que les Indiens étaient effrayés et très mélancoliques, mais le jésuite à qui ils ont raconté cela leur a dit que ce n’était qu’une illusion du Diable pour les détourner de la vraie religion; il a ajouté qu’il savait avec certitude que tous les Indiens morts dont avait parlé cet Indien étaient au Ciel, et qu’une seule Indienne [squaw] était allée en enfer pour être morte sans avoir reçu le baptême. Ces servantes ont également dit que beaucoup d’Indiens regrettaient grandement d’avoir fait la guerre contre les Anglais à l’instigation des Français[8]. »

Conclusion

Que faire de ces histoires de superstition en Nouvelle-France? Sont-elles de réels témoignages de l’imaginaire d’un peuple aux prises avec une peur du surnaturel? Ou plutôt les fabulations d’un prêcheur zélé voulant démontrer à son lectorat l’erreur théologique des « Papistes »? L’un n’a pas à empêcher l’autre : autant une invention totale peut tout de même refléter des croyances réelles, autant une relation authentique de croyances locales peut servir de propagande aux protestants contre le catholicisme à l’époque. Peu importe la vérité, on ne peut nier que les colons français eux-mêmes nous ont légué de nombreuses histoires de diables, de revenants et de croyances superstitieuses de toutes sortes.

Pour en savoir plus

  • Bertrand Van Ruymbeke, L’Amérique avant les États-Unis : Une histoire de l’Amérique anglaise, 1497-1776, Paris, Flammarion, 2016, 788 p.
  • John Williams, The Redeemed Captive Returning to Zion, George Sheldon (dir.), Springfield, MA., The H. R. Huntting Company, 1908. 212 p.
  • Marie-Aimée Cliche, Les pratiques de dévotion en Nouvelle-France. Comportements populaires et encadrement ecclésial dans le gouvernement de Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 1990, 358 p.
  • Robert Lahaise, Nouvelle-France, English Colonies : L’impossible coexistence, 1606-1713, Québec, Septentrion, 2006, 295 p.

 

Notes

[1] J’ai déterré cette histoire en faisant de la recherche pour ma chronique à venir dans les pages de la Revue d’histoire de la Nouvelle-France.

[2] Voir le sixième chapitre de mon livre Voix de guerre : le renseignement au sein de l’armée française lors de la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord, Québec, Presses de l’Université Laval, 2026, 330 p.

[3] Voir à ce sujet Emerson W. Baker, A Storm of Witchcraft: The Salem Trials and the American Experience, New York (N.Y.), Oxford University Press, 2015. 398 p.

[4] Somme toute, c’est relativement peu sur l’ensemble de la guerre : entre 1708 et 1711, ce sont 12 000 prisonniers français qui sont envoyés en Grande-Bretagne. Alexandre Dubé, Te rappelleras-tu encore que j’existe? Correspondances dérobées du xviiie siècle, Montréal, Boréal, 2026, p. 54.

[5] Le capitaine en question est Pierre Jacques de Joybert Soulange, né le 8 juillet 1677 et décédé à l’âge de 26 ans, le 16 janvier 1703. PRDH. Individu #18190.

[6] « A little before Mr. Dudley’s arrival, came a soldier into my landlord’s house, barefoot and barelegged, going on a pilgrimage to Sainte Anne: For, said he, my captain, who died some years ago, appeared to me, and told me he was in purgatory; and told me I must go a pilgrimage to Sainte Anne, doing penance, and get a mass said for him, and then he should be delivered. Many believed him, and were much affected with it; came and told me of it, to gain my credit of their devised purgatory. The soldier told me, the priests had counselled him to undertake this pilgrimage. And, I am apt to think, ordered his calling in at my landlord’s, that I might see and speak with him. I laughed at the conceit, that a soldier must be pitched upon to be sent on this errand; but they were much displeased, and lamented my obstinacy, in that I would not be reclaimed from a denial of purgatory by such a miraculous providence.

As I was able, I spread the case before God, beseeching of him to disappoint them of their expectations to proselyte any of the captives by this stratagem; and by the goodness of God, it was not very serviceable; for the soldier’s conversation was such, that several among the French themselves judged it to be a forgery. And though the captain spoken of, was the governour’s [sic] lady’s brother, I never more heard any concernment or care to get him out of purgatory. » John Williams. The Redeemed Captive Returning to Zion, Édité par George Sheldon, Springfield, MA., The H. R. Huntting Company, 1908. p. 79-80.

[7] « One of the parish, where I lived, told me, that on the twenty-second of July, 1705, he was at Quebec, at the mendicant friar’s church, on one of their feast days, in honour of a great saint of their order, and that at five o’clock mass, in the morning, near two hundred persons being present, a great grey cat brake or pushed aside some glass, entered into the church, passed along near the altar, and put out five or six candles, which were burning; and that no one could tell which way the cat went out; and he thought it was de devil. » Williams, The Redeemed Captive…, p. 80-81.

[8] « When I was in the city in September, I saw two English maids, who had lived with the Indians a long time. They told me, that an Indian had died at the place where they were; and that when sundry of his relations were together, in order to attend his burial, the dead arose, and informed them, “That at his death he went to hell, and there he saw all the Indians that had been dead since their embracing the popish religion; and warned them to leave it off, or they would be damned too;” and laid down dead again. They said, the Indians were frightened, and very melancholy, but the Jesuit, to whom they told this, told them it was only a delusion of the devil, to draw them away from the true religion; adding, that he knew for certain that all those Indians who had been dead, spoken of by that Indian, were in heaven; only one squaw was gone to hell, who died without baptism. These maids said also, that many of the Indians much lamented their making a war against the English, at the instigation of the French. » Williams, The Redeemed Captive…, p. 81-82.

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