03 February 2020

Trois guerriers autochtones de la guerre de Sept Ans

Musée de la Commission des champs de bataille nationaux Photo: Joseph Gagné, 2015
[Ce qui suit est une compilation d’extraits de ma thèse en préparation, combinés et adaptés pour ce billet de blogue]
Malgré une historiographie riche et variée portant sur la guerre de Sept Ans, il y a une grande lacune en matière d’études sur la participation des Autochtones. Ceci s’explique en partie par un manque d’intérêt jusqu’à récemment, mais aussi en grande partie par l’absence quasi totale de sources écrites de la main d’Autochtones. Tout historien qui veut se pencher sur leur histoire doit donc passer au peigne fin les journaux et la correspondance de l’armée française et britannique. Même là, il est frustrant de constater les généralisations et le manque de détails qui nous forcent à interpréter et inférer le rôle et le vécu des guerriers dits « sauvages ».

"A Micmac of Nova Scotia"
John Byron, 1764.
En effet, les attitudes des Français envers les Autochtones mettent déjà à risque l’intégrité des relations. Comme le rappelle Gilles Havard, l’alliance franco-amérindienne, une « puissance militaire redoutable » forgée depuis le siècle dernier, constitue « pourtant une coalition instable et fragile[1]. » Un problème récurrent est le manque de respect démontré de la part de plusieurs membres de l’état-major. La plupart des officiers sont très critiques envers les guerriers autochtones[2]. Comme Stéphane Genêt le note, toutefois : « Les préjugés [contre les Autochtones] semblent toutefois moins tenaces pour les troupes de la Marine, davantage habituées à leur présence[3]. » Certaines nations, cependant, s’attirent un peu plus de respect de l’état-major, étant à ses yeux plus « fiables », dont les Abénaquis, les Micmacs et les Potéouatamis, entre autres. N’empêche, les critiques surpassent les louanges. Effectivement, Bougainville consacre page après page à critiquer les alliés autochtones à tort ou à raison, souvent en se contredisant, qu’il s’agisse de se plaindre constamment de leurs actions ou inactions, de leur violence, de leur supposée indiscipline, de la longueur et de la complexité de leurs conseils[4]. Pour résumer sa pensée, on s’en tient à son euphémisme: « ils sont un mal nécessaire[5]. »

D’ailleurs, bien que les individus sont rarement nommés dans les journaux d’officiers, certains parviennent toutefois à se démarquer suffisamment par leur service exceptionnel pour mériter une mention. La rareté des noms d’Autochtones individuels mérite de s’y arrêter un instant afin de contraster avec l’opinion plus commune au sujet des autres guerriers.

"An Indian dress'd for war with a scalp"
George Townsend 
On peut nommer d’abord Kisensik, dont l’utilité comme guide et chef de guerre mérite l’éloge de Bougainville à plusieurs reprises. Allié de longue date aux Français, il est un chef népissingue dont le père est déjà allé en France à la cour du roi. Bougainville explique ainsi l’ardeur de Kisensik : « Son père avait été présenté à Louis XIV qui lui donna de sa main un hausse-col avec une inscription dessus qui marque qu’il est le don du Roi. Kisensik n’a pas voulu accepter encore ce hausse-col[6], il veut le mériter par de nouveaux exploits[7]. » En effet, le guerrier est très actif. Sa première trace dans les écrits de l’officier date du 9 août 1756, où il est à la tête d’une avant-garde. Les 9 et 27 juillet 1757, il est présent aux conseils de guerre des Premières Nations en préparation au siège du fort William Henry. En 1758, il est occupé à capturer des prisonniers autour du fort Carillon[8]. D’ailleurs, pour prévenir les désertions au fort Carillon, le chef Kisensik menace les déserteurs potentiels : « Que nul ne déserte, ou je l’irai avec mes sauvages chercher jusqu’au fond de l’Angleterre[9]. »Toujours généraliste, Bougainville résume à son sujet : « Au reste, qu’on ne s’y méprenne pas, ce Sauvage pensant et agissant ainsi est presque l’unique de son espèce : rara avis in terris [un oiseau rare sur terre][10]. » Venant de Bougainville, cette évaluation de Kisensik est d’autant plus impressionnante.

Un des guerriers les plus renommés se nomme Kanectagon. Décrit comme étant un « fameux chasseur[11] », il est un guide iroquois. C’est d’ailleurs lui qui, le 3 août 1757, intercepte le message entre le général Webb au fort Edward et le lieutenant-colonel Monro, au fort William Henry. L’événement est si remarquable que le Mercure de France prend la peine de le noter[12], et l’anecdote devient célèbre grâce au roman Le dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper. Deux hommes accompagnaient le messager. Lors de l’embuscade menée par Kanectagon et ses hommes, un des deux Britanniques s’échappa, l’autre fut tué et le messager fut capturé[13]. Le message fut découvert dans la doublure de sa veste.

Enfin, mentionnons un guerrier impliqué dans un grave accident qui a eu des conséquences importantes pour l’armée. Il s’agit d’Aoussik (Aouschik, Hotchig, Ochik ou Hochig), un chef népissingue qui méprend l’ingénieur Descombles pour un Anglais, le tuant accidentellement. Bougainville raconte l’histoire :
Le Sr Descombes, envoyé à 3 h. du matin pour déterminer cet investissement et le front d’attaque [sur Chouaguen], fut tué en revenant de sa découverte par un de nos Sauvages qui l’avait escorté et qui, dans l’obscurité, le prit pour un Anglais, malheur que la circonstance d’un siège à faire en Amérique, avec un seul ingénieur qui nous restât, rendait de la plus grande conséquence pour nous.[14]
Montcalm dut rassurer le guerrier et ses frères d’armes :
les sauvages en furent véritablement touchés, et le marquis de Montcalm fut obligé de les assembler sur-le-champ pour leur parler et les rassurer, sur la persuasion où l’on était que c’était un malheur involontaire qui ne retarderait point le succès du siège.[15]
Malgré toutes les réassurances, Aoussik demeure inconsolable. Il passera le restant de la guerre à démontrer un zèle particulier pour « venger » la mort de l’officier. Pouchot rapporte que pour « obtenir son pardon », il tua « Plus de 33 Anglais […] dans le courant d’une année[16] ». En effet, le chef développe une telle réputation de férocité que d’autres alliés autochtones insistent qu’il les accompagne dans leurs expéditions[17]. La confusion qui a mené au malheureux accident provient sans doute du fait que l’uniforme des ingénieurs comporte du rouge. Il est également à noter que l’incident est doublement accidentel, puisqu’une ordonnance de 1744 stipule que « Les Ingénieurs seront tenus, toutes les fois qu’ils feront des logemens & des débouchés pour les sappes, & qu’ils traceront les tranchées sous le feu de l’ennemi, de s’armer de leur pot en tête & de leur cuirasse […][18] ». Décidément, Descombles choisit de ne pas porter sa cuirasse en reconnaissance, ce qui aurait pu lui sauver la vie[19].

Bref, en écrivant l’histoire de la Nouvelle-France, il faut se rappeler que cette histoire est également partagée par les Autochtones. Il ne faut pas se contenter que de généraliser leur expérience, mais bien de prendre la peine lorsque possible de dépoussiérer les noms d’individus et de reconstituer leur vécu afin de dresser un portrait plus réaliste et complet de leur agentivité.



[1] Gilles Havard, Empire et métissages : Indiens et Français dans le Pays d’en Haut, 1660-1715. Québec et Paris, Septentrion et Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2017 (2003), p. 320.
[2] Ils sont rares à écrire avec un certain esprit de relativisme culturel comme Pouchot, un des rares à se donner la peine d’expliquer l’art martial des alliées autochtones au lieu de simplement le décrire. Voir à ce sujet : Pierre Pouchot, Mémoires sur la dernière guerre de l’Amérique septentrionale, Québec, Septentrion, 2003, p. 296-304.
[3] Stéphane Genêt, « Le renseignement militaire sur les théâtres coloniaux : les enseignements de la guerre de la Conquête », dans Bertrand Fonck et Laurent Veyssière (dir.), La fin de la Nouvelle-France, Paris, Armand Colin et Ministère de la Défense, 2013, p. 213.
[4] Sur les mauvaises impressions de Bougainville au sujet des alliés autochtones, voir entre autres : Louis-Antoine de Bougainville, Écrits sur le Canada, Québec, Septentrion, 2003, p. 21, p. 45, p. 134, p. 142. Après William Henry, Bougainville sera encore plus scandalisé : « Quel fléau! L’humanité gémit d’être obligé de se servir de pareils monstres mais sans eux la partie serait pour nous trop inégale. » Ibid., p. 247.
[5] Ibid., p. 150 et p. 231.
[6] « Les distinctions que le gouverneur général accorde aux Sauvages qui se distinguent à la guerre ou qui ont de la considération [sic] dans leur cabane, sont le hausse-col, qu’ils se font grand honneur de porter, et la grande distinction ce sont des médailles où il y a l’effigie du Roi. » Ibid., p. 79.
[7] Ibid., p. 257.
[8] Ibid., p. 120, p. 195, p. 212, p. 224, p. 257, p. 260 et p. 261.
[9] Louis-Joseph de Montcalm (Édité par Robert Léger), Le journal du Marquis de Montcalm, Montréal, Éditions Michel Brûlé, 2007, p. 406.
[10] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 224.
[11] Ibid., p. 220.
[12] Le Mercure de France, novembre 1757, p. 192.
[13] Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 226.
[14] Ibid., p. 126.
[15] Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 91.
[16] Pouchot, Mémoires..., p. 53.
[17] Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 166.
[18] Ordonnance du Roy Sur le service & le rang des Ingénieurs. Du 7. Février 1744, Paris, Imprimeur royale, 1744, p. 5. Je remercie Michel Thévenin pour cette référence.
[19] Pour des sources complémentaires sur la mort de Descombles, voir aussi: Lévis, Le journal du Chevalier de Lévis, p. 48; Bougainville, Écrits sur le Canada, p. 179; Paulmy à Montcalm. À Versailles, le 11 mars 1757, dans Casgrain (dir.), Lettres de la cour de Versailles…, p. 57-58 et Montcalm, Le journal du Marquis de Montcalm, p. 179.

Sources

  • Bougainville, Louis-Antoine de. Écrits sur le Canada. Québec, Septentrion, 2003. 425 p.
  • Casgrain, H. R. (dir.). Lettres de la cour de Versailles au baron de Dieskau, au marquis de Montcalm et au chevalier de Lévis. Québec, L.-J. Demers & Frères, 1890. 250 p. Coll. « Manuscrits du maréchal de Lévis ».
  • Genêt, Stéphane. « Le renseignement militaire sur les théâtres coloniaux : les enseignements de la guerre de la Conquête », dans Bertrand Fonck et Laurent Veyssière (dir.), La fin de la Nouvelle-France. Paris, Armand Colin et Ministère de la Défense, 2013. pp. 205-225. Coll. « Recherches ».
  • Havard, Gilles. Empire et métissages : Indiens et Français dans le Pays d’en Haut, 1660-1715. Québec et Paris, Septentrion et Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2017 (2003). 603 p.
  • Le Mercure de France, novembre 1757
  • Lévis, François-Gaston de (Édité par Robert Léger). Le journal du Chevalier de Lévis. Montréal, Éditions Michel Brûlé, 2008. 253 p.
  • Montcalm, Louis-Joseph de (Édité par Robert Léger). Le journal du Marquis de Montcalm. Montréal, Éditions Michel Brûlé, 2007. 512 p.
  • Ordonnance du Roy Sur le service & le rang des Ingénieurs. Du 7. Février 1744, Paris, Imprimeur royale, 1744.
  • Pouchot, Pierre. Mémoires sur la dernière guerre de l’Amérique septentrionale. Québec, Septentrion, 2003. 322 p.


Voir aussi:

  •  Kenneth E. Kidd, « Kisensik », dans Dictionnaire biographique du Canada, Volume III de 1741 à 1770, Québec, Presses de l’Université Laval, 1974, p. 353-354. (Lien).
  • Michel Thévenin, « Erreur (fatale) sur la personne: la mort de l'ingénieur De Combles » dans Tranchées & Tricornes, 17 novembre 2018 (Lien).
  • Michel Thévenin,« L'ingénieur et la cuirasse » dans Tranchées & Tricornes, 25 avril 2019 (Lien).

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