17 April 2018

Siège de Québec à l'émission "Points de repères"

 On sent une certaine inspiration d'Assassin's Creed

Il y a quelques semaines, l’émission Points de repères diffusait un épisode sur le siège de Québec. Un ami français m’a généreusement prêté une copie à écouter (puisque je ne n’ai pas trouvé manière de l’écouter ici au Canada). M’ayant demandé mon opinion, j’ai décidé de lui répondre directement sur mon blogue afin de la partager avec mon lectorat aussi.

 Comme d'habitude, les pauvres Amérindiens semblent
tous souffrir d'une courbature de la colonne vertébrale…
Arthrite précoce? Ou le poids des stéréotypes?

J’admets que j’ai adoré le traitement très stylisé du sujet. Au lieu de s’embourber dans les détails des costumes et de l’environnement, les réalisateurs utilisent des animations rappelant d’une part un spectacle d’ombres chinoises et de l’autre, Assassin’s Creed. Si l’idée d’épurer et distiller les événements pour s’en tenir aux faits saillants me plaît au niveau de bonne vulgarisation, n’empêche que quelques maladresses se glissent. Voici, très brièvement, mes quelques critiques :

·         En intro, on présente la question de la campagne de Québec ainsi : « Un petit grain de sable va décider du sort de la Nouvelle-France… » Un petit grain de sable? C'est vraiment faire exprès d'ignorer les milliers de soldats impliqués dans cette guerre et les immenses efforts militaires, économiques et politiques des deux belligérants!
·         La trame schizophrénique porte à confusion… On introduit Jacques Cartier pour ensuite parler de George Washington et ensuite le siège de Québec, avant de recommencer le tout avec les Vikings… vous suivez? Ça aurait été plus intéressant de s’en tenir à une mise en situation plus brève pour passer plus de temps à contextualiser la guerre de Sept Ans. Sur ses 26 minutes, le documentaire gaspille énormément de temps sur les débuts de la colonie alors que son but est de parler de sa fin.
·         « L'hiver dure 5 mois. Les températures peuvent descendre en dessous de -40 degrés. » Pas faux. Toutefois, je m'amuse à imaginer la face horrifiée de tous ces Français à l'écoute qui s'imaginent mal « survivre » un tel climat!
·         Encore une fois, on évoque le fameux mythe du Canadien, « pas tout à fait Français ». En réalité, le Canadien est tout aussi Français que ne l’est le Breton, le Normand, le Parisien. D’ailleurs, au seuil de la Conquête, jamais n’a-t-il été aussi semblable que ses confrères métropolitains.
·         Point boni : avoir mentionné la variété de cultures amérindiennes.
·         Point retiré : généralisation de la société égalitaire chez les Amérindiens. Il y a tout de même des nuances et des exceptions importantes entre nations.
·         Le terme « coureur des bois » n'est plus aussi important au 18e siècle qu'il ne l'était au 17e. Le documentaire se confond avec les Voyageurs. D'ailleurs, ils ne « courent » pas littéralement les bois comme illustrés ici. On fait plutôt référence à leur statut d’homme libres. Je simplifie énormément, mais j’en profite pour insérer une bonne « plogue » et vous inviter à lire Histoire des coureurs de bois de Gilles Havard à ce sujet.
·         Le drapeau britannique est schizophrénique : tantôt c'est le bon drapeau pour 1759, tantôt c'est le drapeau d’aujourd’hui.
·         On tombe encore une fois dans le piège de traiter de la petite guerre comme étant une invention purement nord-américaine. En réalité, elle est utilisée en Europe (même Montcalm s'en est servi pendant la guerre de la Succession d'Autriche (1740-1748)!). De plus, en l'attribuant seulement aux Canadiens, le documentaire néglige de mentionner les nombreuses compagnies de Rangers au service de l'Armée ennemie. Pensez Robert Rogers!
·         Point boni : mention de l'importance de la marine dans ce conflit.
·         Encore une fois, Montcalm n'a pas à se faire donner de leçons sur la petite guerre : il comprend c'est quoi et possède de l'expérience!
·         Les miliciens ne sont pas aussi redoutables que le suppose le documentaire : ils sont surtout une masse importante de main d'œuvre plutôt que de réels combattants.
·         Je ne suis pas spécialiste de la Marine, mais je serais curieux de demander à un spécialiste son avis sur le segment à ce sujet.
·         *Sniff* Une larme pour Saunders, négligé au profit de Wolfe raclant toute la gloire de la remontée du Saint-Laurent.
·         Oh ho, grossière présupposition… le documentaire déclare que si Montcalm s'en était tenu à la petite guerre, la Nouvelle-France aurait survécu. Décevante conclusion, puisque de 1) Montcalm a bien su défendre la colonie avec les moyens à sa disposition. 2) Le rouleau compresseur démographique des Colonies anglaises et de l'armée britannique aurait pris le dessus éventuellement. Sans aller plus en détails, on pourrait même dire que n'était-ce de l'adoption des tactiques et de l'expérience européenne à Carillon et à Québec, la colonie aurait été prise beaucoup plus tôt. Bref, l’utilisation de la « guerre à l’européenne » n’était pas imposée à cause d’une préférence subjective, mais par nécessité.
·         Minute… les Canadiens doivent dorénavant parler anglais et devenir protestants? Quelqu'un a oublié de le mentionner à Amherst lorsqu’il approuve les articles de capitulation de Montréal alors…
·         Le documentaire répète, en conclusion, le mythe comme quoi la guerre de Sept Ans est le premier conflit « mondial ». Pourtant, pour citer l'historien Jeremy Black,  : « cette affirmation ne prend pas en compte la portée de la lutte entre la Hollande et l’Espagne, au début du xvie siècle, qui s’était étendue de l’Europe à l’Amérique du Sud, de l’Afrique de l’Ouest à l’océan Indien ». (Jeremy Black, « La guerre de Sept Ans, un conflit mondial » dans Bertrand Fonck et Laurent Veyssière, dir. La fin de la Nouvelle-France, Paris, Armand Colin et Ministère de la Défense, 2013, p. 27.)

Bref, Points de repères fait une bonne tentative d’expliquer la campagne de Québec, mais s’embourbe un peu dans une historiographie traditionnelle et dépassée par les nouvelles études récentes.





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