17 July 2017

Voyage en Virginie

Jusqu’ici, mes pérégrinations américaines ont été menées surtout sur l’ancien territoire de la Nouvelle-France. Cette fois-ci au lieu, j’ai eu le plaisir de visiter une ancienne colonie britannique : la Virginie. Spécifiquement, j’ai visité le « triangle historique », une région de l’état qui permet de faire un tour complet de son histoire coloniale ainsi que celle des États-Unis. De sa fondation à Jamestown, en passant par le 18e siècle à Williamsburg, pour enfin rejoindre la naissance de la nouvelle république avec la victoire américaine à Yorktown, c’est tout près de 175 ans d’histoire qu’on peut visiter dans une circonférence faisant moins d’une heure de route.

Mon petit compagnon de voyage était le livre L’Amérique avant les États-Unis par Bertrand Van Ruymbeke, publié chez Champs, collection Histoire. Pour mes lecteurs curieux d’en apprendre plus sur l’histoire coloniale anglaise/britannique, je vous suggère cette excellente synthèse. D’ailleurs, l’auteur peut s’enorgueillir du fait que je n’ai toujours pas réussi à trouver un homologue de son livre de même qualité en anglais.

La première chose que j’ai remarquée sur la route est la végétation complètement différente à celle laquelle je suis habitué dans le Nord. C’est peut-être un peu naïf de ma part, mais je trouve ça très intrigant et charmant de me sentir dépaysé par la végétation. Ici, ce n’est plus le conifère qui est maître, mais le feuillu : d’innombrables arbres que je ne saurais nommer parsèment les montagnes de la Pennsylvanie et de la Virginie. Les paysages, en effet, sont magnifiques : on doit d’ailleurs se méfier sur la route d’être trop distrait par l’attrait des alentours, souvent à couper le souffle. Et tentez de les photographier tant que vous voulez, les photos ne pourront jamais capturer la pleine grandeur magnifique des Appalaches.

Notre arrivée à destination avait pris plus de temps de prévu, puisque Cathrine, la conductrice, insistait de passer en marge des grandes villes au lieu de suivre la route la plus directe. Je dois d’ailleurs proposer que même en suivant la route la plus courte, il est préférable de diviser son déplacement entre deux jours afin d’éviter les mêmes mauvaises surprises que les nôtres. La circulation était souvent imprévisible, même à l’extérieur des grandes villes comme Baltimore et Washington. Dans notre cas, avec notre détour, ça nous a pris 20 heures de route.

Cabane au KOA
Pour épargner, nous avons logé au KOA de Williamsburg. C’était un plaisir de se reposer le soir auprès d’un bon feu de camp, à siroter une bière locale. J’ai même droit de me venter que nous n’avons jamais utilisé d’allumettes pour allumer notre feu, mais plutôt le batte-feu et le silex, comme à l’époque! Le soir, on s’amusait à admirer les chauves-souris qui menaçaient les insectes attirés par le lampadaire sur le chemin menant à notre cabane. Un hibou ululait et on se sentait à l’aise. Il ne restait plus qu’une bonne nuit de repos avant de visiter ce que nous étions venus voir.

Je recommande à quiconque veut visiter la Virginie de se payer une passe pour le « Historic Triangle ». Au lieu d’acheter une entrée pour chaque attrait historique individuel, cette passe générale vous fait épargner sur l’ensemble. D’ailleurs, si vous restez dans un KOA, achetez votre billet sur place pour bénéficier d’un rabais de plus. Normalement vendu à environ 100$ américains taxes incluses, le billet nous a plutôt coûté 87$ chacun. Il vaut certainement la peine: il s’agit d’une passe de 7 jours qui vous permet de visiter tous les musées et sites reliés à Jamestown; Williamsburg et ses musées; et enfin le parc national de Yorktown et le musée de la Révolution américaine.

Cathrine au College of William & Mary
Le lendemain, c’était le rendez-vous avez notre première destination : le College of William & Mary. Fondé en 1693 par des membres de l’Église anglicane, il s’agit d’une des plus vieilles universités en Amérique. J’accompagnais Cathrine qui espère y poursuivre le doctorat. En effet, son programme d’archéologie ainsi que son programme d’histoire sont parmi les plus prestigieux aux États-Unis.


La maison du gouverneur

House of Burgesses, l'assemblée de la Virginie coloniale.

Thomas Jefferson

Si Jamestown mérite l’éloge de premier lieu d’établissement anglais, c’est toutefois la capitale, Williamsburg, qu’on peut qualifier comme étant l’homologue du Vieux-Québec, à une exception près : ici, non seulement la vieille ville a-t-elle été reconstituée et préservée, mais elle fait l’objet d’une reconstitution historique poussée avec d’innombrables acteurs recréant la vie au 18e siècle. En effet, au tournant du siècle, la capitale fut déplacée de Jamestown à Williamsburg, jugé mieux protégé à l’intérieur des terres. Au début du XXe siècle, John D. Rockefeller Jr. s’est laissé persuadé d’investir des sommes importantes pour la préservation et la reconstruction partielle de la ville. Aujourd’hui, la ville est un fleuron important parmi les sites historiques des États-Unis.



Si la reconstruction de Williamsburg peut toutefois parfois sembler un peu Disney-esque, il ne faut pas se leurrer: plusieurs reconstituteurs présents sur place sont de véritables experts du domaine qu’ils représentent. Par exemple, Cathrine et moi avons eu beaucoup de plaisir à parler avec un spécialiste des textiles d’époque, ainsi qu’avec un charron. Il faut se rappeler d’ailleurs que Williamsburg s’agit du plus grand musée plein air en Amérique, tout comme Louisbourg au Canada. Ses collections sont souvent utilisées comme référence chez d’autres musées et ses bâtiments sont souvent utilisés comme arrière-plan pour de nombreuses séries télévisées (dont le récent Turn).

Ne ratez surtout pas le musée d'art de Williamsburg!
Il s'agit à la fois d'un musée d'histoire.
 Je n’ai qu’une recommandation importante à faire pour quiconque planifie visiter Williamsburg : ne ratez surtout pas le musée d’art. Nous avons fait l’erreur d’attendre à la dernière minute pour le visiter, sans savoir que nous aurions pu aisément y passer une journée entière. Son art colonial et ses objets d’époque vont envoûter les amateurs du 18e siècle.
 
À ce jour je regrette ne pas l'avoir acheté...

À l'intérieur d'un des navires reconstruits.

Le site du "Jamestown Settlement",
une reconstitution du fort James datant de 1607.

Après deux jours passés à Williamsburg, ce fut un plaisir de découvrir le site archéologique de Jamestown; en effet, les vestiges de la première colonie anglaise permanente en Amérique datent de 1607, un an avant la fondation de Québec par Champlain. J’ai été stupéfié de découvrir que Jamestown ne compte pas un, pas deux, mais trois musées dédiés à la fondation de la colonie, ceci alors que Québec annonce la fermeture du seul petit musée dédié à la Place Royale. C’est vraiment une honte pour le Québec et le Canada de ne pas investir autant dans leur histoire que le fond les Américains.
 
Les fouilles archéologiques sont en continue à Jamestown.
Leur programme de rayonnement publique est un
des meilleurs au monde.

Une représentation de Matoaka,
alias Pocahantas.

John Smith, dont la réputation a
récemment été réévaluée par les historiens.

Il y a techniquement deux sites à visiter pour Jamestown: le « settlement » et le site archéologique. Le premier comporte un musée extraordinaire et une reconstitution du site avec de nombreux interprètes. Ce site possède également des répliques des trois premiers navires à s’être accostés lors de la fondation. Mais de loin, la meilleure partie de cette visite est le musée récemment rénové. En tant qu’historien spécialiste des XVIIe et XVIIIe siècles, j’ai été épaté d’apprendre du nouveau, ce qui n’arrive pas souvent. Un aspect du musée que j’aimerais applaudir en particulier est l’exposition sur les esclaves noirs apportés à Jamestown. Les concepteurs du musée ne se sont pas contentés de conter leur histoire qu’à partir de leur arrivée, mais ont pris la peine de récapituler le contexte de leur capture en Angola. En plus, le musée entier se consacre à expliquer aux visiteurs les trois cultures présentes à Jamestown : les Anglais, les Africains et, bien sûr, les Powatans. Le produit final est une expérience révélatrice qui réussit à bien nous introduire aux enjeux sociaux, politiques et souvent personnels soulevés par la rencontre (lire : choc) des trois cultures.
 
Bronze illustrant le fort James.


Artefacts tels qu'ils ont été trouvés
dans un puits.

Le deuxième site s’agit de l’emplacement réel du fort James, découvert en 1994. Si le musée qui introduit le lieu n’est pas aussi impressionnant que l’immense musée au Settlement, le musée d’archéologie, lui, est à ne pas manquer. L’Archaearium, ainsi nommé, expose de nombreux artéfacts découverts sur le site. Je n’ai jamais vu un aussi beau musée dédié à l’archéologie. Et pour les plus frileux, sachez qu’une section est dédiée aux dépouilles retrouvées sur le site, dont celle d’une jeune anonyme baptisée Jane, victime de cannibalisme durant l’hiver 1609. Bref, Jamestown et ses musées ne font pas que nous enseigner les événements de la fondation de la Virginie, mais réussissent également à nous faire revivre les vies et mœurs des gens qui s’y trouvaient et les épreuves qu’ils ont souffert.
 
Devant Monticello

Thomas Jefferson

La tombe de Thomas Jefferson

Même s’il ne figure pas dans le « package » du triangle historique de la Virginie, nous avons fait 2 heures de route pour visiter Monticello, la maison construite par Thomas Jefferson. Diplomate, francophile, troisième président des États-Unis et l’auteur de la Déclaration d’indépendance, Jefferson est l’incarnation même de l’esprit des Lumières et du 18e siècle. L’homme est également un paradoxe : bien qu’il a prêché la liberté individuelle pour ses concitoyens, à l’inverse il a toujours refusé de libérer ses esclaves et a opté de confier la question d’émancipation à la prochaine génération de politiciens. Sans l’exonérer pour autant à ce sujet, il faut tout de même lui rendre notre admiration pour toutes ses autres réussites très progressistes pour son époque. Pour quiconque s’intéresse à sa vie, un passage à Monticello est obligatoire. Visitez également sa tombe, tout près: il ne s’agit pas ici tant d’une visite que d’un pèlerinage, selon moi.

Notre excellent guide à Yorktown.

Une des rares commémorations des Français à Yorktown

George Washington en bonne compagnie.
La visite de Yorktown fut rapide, puisque nous allions visiter à la fois le nouveau musée de la Révolution américaine. Si le site vaut certainement la peine d’être visité, je dois dire que j’étais un peu déçu du traitement de la mémoire des Français. D’une part, les guides et les interprètes répétaient sans cesse que la victoire finale des États-Unis contre la Grande-Bretagne revenait en réalité à la France, leur allié; de l'autre, sur les lieux, peu de commémorations existent outre des indications des emplacements des forces françaises. Si les morts américains ont droit à un superbe cimetière d’état, les Français ont au plus une petite croix blanche et une plaque qui soulève l’emplacement ambigu de leur cimetière. La boutique n’offrait à peu près aucun produit ni livre commémorant l’aide française, à part un petit drapeau français.

Le pistolet offert à Washington par Braddock se trouve
au Smithsonian.

L'écritoire de Thomas Jefferson sur laquelle
fut écrite la Déclaration d'indépendance.

Le chapeau et le fouet d'Indiana Jones.

Lafayette

National Archives, un 4 juillet!

Le Hope Diamond aurait appartenu à Louis XIV,
Louis XV et Louis XVI.

Non, je n'ai pas vu Trump...

Au musée d'histoire naturelle de la Smithsonian.

Musée d'histoire américaine.



Nous avons eu la chance de passer quelques jours à Washington chez de la parenté à Cathrine. Si les guides indiquent que tous les arrêts touristiques intéressants peuvent se faire facilement à pied, cela ne veut pas dire pour autant qu’il est possible de tout visiter en deux jours. À preuve, j’ai dû me contenter de voir le monument de Lincoln et celui de Jefferson qu’au loin en auto. Notre priorité: marcher devant la maison blanche, visiter la place Lafayette, et visiter deux musées Smithsonian, dont les musées d’histoire américaine et d’histoire naturelle. Sans oublier une attente d’une heure pour voir les documents fondateurs des États-Unis aux National Archives, dont la Déclaration d’indépendance! (Et non, nous n’avons pas vu Nicolas Cage dans le coin…) Deux jours, c’est vraiment court pour visiter la capitale américaine!

Sur le chemin du retour, nous avons jugé qu’il était préférable de diviser le voyage en deux. Ceci nous a permis de visiter rapidement Gettysburg que nous avons croisé par hasard. L’arrêt en vaut la peine, bien que Cathrine m’assure que choisir entre le musée et le champ lui-même, vaut mieux voir ce dernier, ce que nous avons fait en deux heures et demie. Effectivement, entre autres, j’ai eu le plaisir de monter au haut d’une tour d’observation donnant une bonne vue d’ensemble du point de vue de l’armée confédérée, en plus de visiter le point sensible défendu par l’Union (Big Round Top et Little Round Top).
 
Au champ de bataille de Gettysburg.
Je ne pouvais m’empêcher d’être sidéré : il est incroyable de songer que l’indépendance américaine s’est jouée à Yorktown avec près de 19 000 combattants pour les États-Unis contre 9 000 britanniques, avec environ 400 tués (deux côtés confondus). Mais à Gettysburg, environ 80 ans plus tard, il se trouvait 104 000 combattants pour l’Union contre 75 000 Confédérés, avec plus de 30 000 tués sur le champ de bataille, presque autant de morts que pendant toute la guerre du Vietnam… Ce n’est qu’en pleine connaissance de ces chiffres qu’on peut avoir une réelle appréciation de l’importance de ce qui s’est déroulé sur ce champ, aujourd’hui paisible et dont on ne soupçonnerait pas le passé n’était-ce des innombrables monuments et effigies. L’émancipation que Jefferson hésitait à aborder un demi-siècle auparavant allait se régler à prix de sang…
 
En tout, un voyage mémorable!
Au final, ce voyage était non seulement une vacance bien méritée, mais aussi l’occasion de regarder l’autre bord de la clôture et d’observer une fois de plus comment les Américains commémorent leur histoire. Ce fut également l’occasion, pour un historien de la Nouvelle-France, de découvrir davantage la culture et les mœurs des colonies britanniques. En effet, il nous arrive trop souvent de traiter des Britanniques à l’époque comme s’il s’agissait d’un monolithe homogène lorsque la réalité était tout autre. Selon mon expérience, en comparant simplement Schenectady, New York, à Williamsburg, Virginie, on découvre une importante différence entre l’organisation spatiale, l’économie et la mentalité des deux régions. Si les Canadiens ne prenaient pas nécessairement la peine de différencier entre Britanniques, au contraire, ces derniers ne se faisaient pas de telles illusions sur leurs identités régionales.

Pour conclure, ce n’étaient ici que quelques observations et commentaires sur mes nombreuses expériences vécues pendant ce voyage. Je vous souhaite d’en vivre autant à votre tour!

#SWAG
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