14 June 2016

Stupeur et inquiétude : fermeture d’un centre d’archives important

Source: MCQ
Récemment, nous apprenions que les « Musées de la civilisation de Québec (MCQ) ont procédé, le 1er avril, au démantèlement complet de leur service de la recherche et s’apprêtent, le 23 juin prochain, à fermer la salle de consultation de leurs archives »1. Cette nouvelle a ébranlé non seulement le monde de la production scientifique francophone, mais a aussi semé le désarroi chez nos collègues anglophones2.

En guise de réponse, Stéphan La Roche, le Directeur général des MCQ, a produit cette lettre. En somme, une question budgétaire est évoquée pour expliquer l’inexplicable. M. La Roche tente par la suite de nous rassurer, sans réussir pour autant, en tentant d’abord de justifier ces mesures et ensuite de nous démontrer en quoi le service de recherche sera meilleur par son virement numérique…

À quoi bon se targuer d’être une collection reconnue par l’UNESCO lorsqu’il n’est pas permis à son contenu d’être mis en valeur par les chercheurs?

Si mes collègues se sont déjà prononcés dans leur pétition à cet effet, j’aimerais ici évacuer ma profonde inquiétude. Je suis en pleine session de recherche qui doit être terminée pour 2017 alors que j’entamerai la période de rédaction de ma thèse doctorale. Pour mes lecteurs qui ne sont pas au courant, je travaille présentement sur le renseignement pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763). Parmi les centres d’archives que je dois consulter, les collections du Centre de référence de l’Amérique française des MCQ sont parmi les plus précieux. À lui seul, le fonds Viger-Verreau contient de nombreux journaux et correspondances militaires nécessaires pour l'achèvement de ma thèse. Sans ces collections, elle sera non seulement appauvrie par l’absence de ces riches sources, mais perdra aussi de son originalité. Pour ne nommer que quelques fonds que je comptais consulter cet été :
  • Beauharnois, Charles. Correspondance. 1741-1747.
  • Boucher de La Perrière, François-Clément. Documents militaires, correspondance avec Varin, Vaudreuil et Bizon. 1694-1808.
  • De Muy, Pierre-Charles. Documents militaires et financiers, correspondance de Hocquart, de D’Auteuil, et de Bigot. 1727-1799.
  • Dubreuil, François LaCorne. Correspondance de famille. 1760-1801.
  • Le Gardeur de Saint-Pierre, Jacques. Correspondance avec Beauharnois. 1731-1754.
  • Margane de Lavaltrie, Pierre. Correspondance avec Vaudreuil et Périnault. 1741-1794.
  • Marin De La Malgue, Pierre-Paul. Correspondance de Duquesne et de Joncaire. 1753-1755.
  • Pécaudy de Contrecœur, Pierre. Correspondance, documents relatifs à sa famille. 1720-1767.

Bref, comment puis-je espérer avoir accès à ces documents qui me sont d’une importance primordiale alors qu’on ferme les portes de ce trésor national et qu’on demeure évasif sur le retour de leur consultation?

Je profite également de ce billet pour dénoncer le changement d’horaire qui a eu lieu l'hiver dernier au Musée de l’Amérique francophone, institution des MCQ. Pour mes lecteurs qui ne le savent pas encore, la direction a cru bon de limiter aux fins de semaine seulement les heures d'ouverture d’hiver de l’institution, et pour les archives, un jour par semaine seulement. Ceci a eu un impact considérable pour la ville de Québec. Chaque année, j’accueille chez moi des collègues de l’Ontario et des États-Unis en visite pour consulter les archives des MCQ. Les sujets qu’ils étudient sont nombreux : la guerre, la mode, les maladies, la religion, la sorcellerie sous le Régime français, le Pays des Illinois, le Pays d’en Haut, la Louisiane et j’en passe. Je peux confirmer que certains collègues se sont vus forcés d’annuler leurs plans de visiter Québec pendant l’hiver, leur seule période disponible pour voyager, en constatant ces heures d’ouvertures limitées. Que dire donc de ces collègues qui n’auront plus du tout accès, été comme hiver, à leurs sources primaires? On peut facilement deviner l’impact que ces heures d’ouverture limitées auront sur l’économie locale par l’étouffement du tourisme historique et des séjours de recherche. Après tout, le tourisme à Québec se fonde sur l’histoire et le patrimoine de la ville. Si on ne protège pas ce patrimoine et qu’on ne le met pas en valeur, on se met à dos non seulement nos visiteurs potentiels mais aussi la reconnaissance de l’UNESCO.

Compte tenu du peu de temps qu’il me reste pour compléter ma recherche doctorale dans la prochaine année, je prie Monsieur le Directeur et le conseil d'administration des MCQ de réviser leur décision rapidement, car celle-ci a eu un impact concret sur la recherche de professionnels d’ici et d’ailleurs. Du même souffle, j’invite mes lecteurs à écrire non seulement aux MCQ pour appuyer la réouverture des archives, mais également à leurs députés pour s’assurer d’un financement adéquat de cette précieuse institution.

Joseph Gagné
Historien et doctorant à l’Université Laval

Notes et sources :
  1. Hébert, Karine, Martin Pâquet et Sophie Imbeault. « Les Musées de la civilisation : une institution publique ou un entrepôt numérique? » Argument 2016 - Exclusivités web 2016, (juin 2016). En ligne : http://www.revueargument.ca/article/2016-06-07/672-les-musees-de-la-civilisation-une-institution-publique-ou-un-entrepot-numerique.html
  2. Peace, Thomas. « Shuttering Archives: A UNESCO Recognized Collection to Close its Doors to the Public ». ActiveHistory.ca, (6 juin 2016). En ligne : http://activehistory.ca/2016/06/closing-of-the-french-america-reference-centre/

La Roche, Stéphan. « Archives et recherche aux Musées de la civilisation : des inquiétudes du milieu ». Musée de la Civilisation (7 juin 2016). En ligne : http://blogues.mcq.org/blog/2016/06/07/archives-et-recherche-aux-musees-de-la-civilisation-des-inquietudes-du-milieu/

1 comment:

  1. Un véritable scandale, uns société qui tire un trait sur son passé est vouée à disparaître

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